Tous les humains meurent, peu ont vécu. Et mourir, justement, c’est mon actualité. Vivre sans “Elle” n’a aucun sens. J’essaie pourtant. Là, par exemple, je me suis installé à la médiathèque. J’avais même pris rendez-vous avec JC.

Mais une sensation d’inutilité chronique, de vide, de contresens m’emplit des pieds à la tête. La poitrine oppressée, la gorge serrée, les larmes latentes cachées là, juste derrière les yeux, tout y est. Ce n’est que ma tête, son cerveau, qui me dit que je peux continuer, que je peux encore jouer. Il m’assure que je suis solide au fond.

Le fond, c’est la seule chose qui compte en réalité. Sans fond, on ne peut que glisser à l’infini dans l’abîme de la souffrance. Heureusement, moi, j’ai un fond ; un bon fond, même si c’est un cul-de-basse-fosse. D’ailleurs, l’avantage avec un cul-de-basse-fosse, c’est qu’on ne peut pas glisser plus bas. C’est une fin ; un cul de sac ; souvent une tombe…

Des gens parlent trop fort juste en face de moi. Un type, d’origine incertaine, peut-être slave, peut-être germaine, se fait aider par une femme qu’il a rencontrée là, à l’instant. Il prétend ne pas être doué. Il ne saurait pas envoyer un mail. C’est ce qu’il dit, mais il le dit d’une voix douce, mélodieuse, suave, un peu métallique, et en travaillant l’intonation de chaque syllabe. Un musicien peut-être… Un comédien sûrement. La preuve ? Il est coiffé d’une queue de cheval ! Peut-on porter queue de cheval sans être comédien ?

Je ne l’aime pas. Il incarne le bouc-émissaire idéal. Je peux le rendre responsable de mon mal-être. Finalement, il me rend service. Je devrais le remercier ; me lever, l’approcher, lui sourire et, sinon lui tendre la main, l’applaudir. Mais je ne le ferai pas. Non, il est trop bien comme bouc-émissaire. “Le mieux est de le garder ainsi”, que je me dis. Au moins, lui et sa sale queue de cheval, je peux les haïr sans scrupules. C’est plus facile que pour Flo…

Mon pote était déjà là quand je suis arrivé. C’est un baroudeur, Jean-Charles. Un peu comme moi, avant. Enfin, là, il se bat avec la souris. Il essaie d’obtenir son passeport numérique sur Internet. C’est pour la Chine. Il doit partir pour trois mois l’an prochain. Trois mois en Chine… C’est loin, la Chine. C’est un voyage.

Le voyage, c’est une excursion à l’extérieur de soi-même. Cela se produit quand on franchit les limites, les frontières qu’on a patiemment construites, années après années, autour de l’être social qui nous habite. Un peu comme des béquilles, elles le maintiennent debout, ou, à défaut, en équilibre précaire. Pour partir, il faut les secouer un bon coup et s’en détacher. Cela n’est pas facile. C’est dangereux. Privé de leur protection, tu dois courir plus vite, surfer sur des pierres brûlantes, voler, te rattraper à des branches géantes, des brindilles parfois…

C’est ce qui explique qu’aujourd’hui, la plupart de gens font comme lui : ils emmènent leurs béquilles ; ils ne partent qu’avec un but, un programme bien arrêté, bien limité. Au moins, de cette façon, ils se préservent des mauvaises rencontres… Pour lui, ce sera le Tai-chi. “Un art… mar-tial !”, qu’il répète sans cesse, le yeux au ciel, en mettant le paquet sur le dernier mot. C’est la seule chose qui l’intéresse là-bas : voir des vrais Chinois taichichuaner. La quête de l’authentique quoi…

Je le guide un peu dans son combat contre le site du gouvernement qui lui rackette son identité. Je le sens nerveux, un peu paniqué face au monstre dissimulé derrière la machine qui conduit l’interrogatoire. Il n’a pas l’intelligence de la chose. Tout se passe comme si c’était elle le sujet, et lui l’objet. Elle lui impose de suivre son chemin vers l’inconnu ; à chaque étape : la peur d’avoir fauté, la trouille de ne pas avoir donné la réponse attendue, exigée, obligatoire… normale, le terrorise un peu plus.

Je remarque que ses doigts cherchent chaque lettre. Je me dis en moi-même que cela doit être vraiment pénible pour eux. Les miens ont été dressés à l’exercice quand j’étais encore adolescent ; ils vont et viennent sur le clavier sans devoir s’alimenter d’instructions cérébrales. En fait, posséder la géographie du clavier jusqu’au bout des doigts revient à les doter d’un cerveau.

Je me demande jusqu’où, jusqu’à quel point ce cerveau des doigts pourrait être autonome ? Pourrait-il créer ? S’émanciper totalement du gros, là-haut, et choisir lui-même l’ordre des lettres à frapper ? Inventer ainsi des mots, une histoire, un roman, un essai ? J’imagine, sur la tranche d’un roman : “écrit par les doigts de Monsieur Machin” ! Il suffirait alors d’avoir des doigts intelligents pour devenir écrivain. Ce serait plus simple. Mais alors il y aurait probablement trop d’écrivains…

En tout cas, JC a vraiment du mal à s’en sortir avec son monstre. “Il a du zapper une étape”, que je me dis, car le truc lui renvoie mille fois le même message : “Félicitations ! Vous pouvez maintenant activer votre compte”. Le problème, c’est qu’évidemment “ça” ne marche jamais ! A chaque essai, retour à la case départ. Il commence à s’énerver sérieusement, le JC. Sourcils froncés, la haine dans les yeux, les narines dilatées, il commence à montrer des signes de colère. Je le connais assez pour savoir comment cela pourrait finir, alors j’interviens…
– Laisse-moi faire, t’as du louper un truc…
– Nan, j’ai rien loupé. Ils nous fliquent ! C’est pour m’empêcher de partir ! Si t’as pas le timbre virtuel, “dé-ma-té-ria-li-sé” qu’ils appellent ça, t’es condamné à ramer, à galérer, à t’épuiser jusqu’à crever ! Tu piges ? Ils recoupent tout. C’est comme en Allemagne…
Il a du mal avec la diction, Jean-Charles. Surtout quand il est en rogne. Il s’embrouille les mots dans la bouche et les seuls qui arrivent à sortir le font par effraction. Il y a des indices, des traces… Quand il part en vrille, ils ne s’évadent jamais seuls, ses mots : il y a toujours un petit filet de bave qui les escorte jusqu’à la commissure des lèvres.

(une suite?…)

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