Agathe avançait vers son destin. Le rythme de ses pas était soutenu. On pouvait entendre l’écho du bruit de ses talons résonner sur les pavés luisants de la place Saint-Lambert. Il faisait déjà nuit et l’atmosphère était automnale en ce mercredi soir de novembre. Elle songea qu’il fallait vraiment être tordue pour se pointer à un rendez-vous Tinder un soir de semaine à vingt-deux heures. Mais, Agathe, courageuse guerrière des temps modernes, n’était plus à une contradiction près. A force de collectionner les rendez-vous foireux, elle avait acquis une sorte d’immunité, digne d’une aventurière de Koh-Lanta. Maquillée plus qu’à son habitude, les yeux charbonneux, elle avançait vers son lieu de rendez-vous d’un pas vif et décidé. Trouver l’amour comme on fait ses courses au supermarché, l’idée n’était pas très excitante à la base. Mais la solitude s’était trop souvent abattue sur Agathe, comme une chape de plomb, digne du pire goudron puant et collant qui soit. Rencontrer l’homme de sa vie, elle continuait à y croire, malgré tout, dur comme fer.
 
Ses foulées furent soudainement stoppées nettes par les vibrations de son téléphone. La chanson « girl like you » des Maroon Five fit se rompre un silence trop morose, digne d’un coucher de soleil sur une plage d’Ostende par une soirée pluvieuse de novembre. L’écran de son smartphone bon marché indiquait « Leslie ».Agathe parvenait encore à déchiffrer les noms sur l’écran, malgré les griffes dispersées ça et là par quelques coups de colère passagers. Leslie avait beau être sa colocataire attitrée depuis deux ans, elle avait toujours l’art de l’appeler au plus mauvais moment. Agathe répondit, la voix fatiguée et nerveuse, au vu du rendez-vous imminent qui l’attendait. « Oui, Leslie, tout va bien ? », lança-t-elle. « Tu ne rentres pas ce soir ? » interrogea sa colocataire. « Elle n’est pas gênée », pensa Agathe, au vu du nombre élevé de ses rencards Tinder de ces derniers mois. « Non, j’essaye encore », conclut Agathe. Un « tantôt-bisou » vint finalement conclure cette conversation qui n’avait fait qu’ajouter un poids de frustration et de culpabilité sur les épaules d’Agathe. Elle continua malgré tout son chemin, plus décidée que jamais…
 
La lune brillait sur la Cité Ardente mais le cœur d’Agathe était teinté d’une couleur plutôt sombre et orageuse. Alors qu’elle marchait d’un pas déterminé, le talon de sa chaussure rouge métallisé s’engouffra dans un pavé différent des autres. Les fesses au sol et les mains dans le dos, Agathe contempla alors le pavé récalcitrant, en se disant qu’il était un peu comme elle. Bancal, décalé, hors du moule. Ils se ressemblaient sous plusieurs points, mais Agathe n’avait ni le temps ni l’envie d’entamer à ce moment un thème de philosophie ayant pour sujet ce malheureux pavé. Elle était d’ailleurs plutôt énervée car ce satané morceau de pierre lui avait coûté une chaussure, et de plus, une Louboutin, ce qui venait ajouter à ce drame un aspect gravissime qui ne manqua pas de faire éclater en sanglots notre Cendrillon d’un soir de semaine…
 
La nuit se reflétait depuis longtemps sur la place alors que des bruits de pas résonnant à quelques mètres attirèrent l’attention d’Agathe. Une silhouette sombre et lente se présenta, figée, devant elle. Un garçon plutôt grand, élancé, les cheveux en bataille, la fixait sans bouger. Agathe songea directement à prendre ses jambes à son cou, mais c’était sans compter l’épisode du pavé bancal, de l’enterrement encore récent de sa chaussure, et de son rendez-vous, par la même occasion. Le garçon s’assit alors lentement à côté d’Agathe, lui caressa la joue et l’aida à sortir sa Louboutin du pavage qui recouvrait la place par ce soir de novembre éclairée par une lune douce et un ciel sans nuages…
 
Adossés contre un mur non loin des restaurants, le jeune garçon et Agathe restèrent quelques minutes plongés dans un silence hors du temps, un moment perché dans l’ailleurs. A ces côtés, la jeune femme se sentait comme portée par un sentiment rassurant. Le regard du garçon portait en lui la douceur d’un matin bercé de rires d’enfants. Les lumières du soir vinrent ajouter à cette intimité une sorte de magie, digne d’un film romantique des années quatre-vingt. Agathe, en confiance, se décida à entamer la conversation. « Comment t’appelles-tu? », demanda t-elle. « Je m’appelle Eliott », répondit le jeune homme, souriant. Le charme dégagé par le sourire qu’il lui lança ne manqua pas de déstabiliser notre habituée des rendez-vous à la chaîne, si bien qu’elle eu l’impression de tomber littéralement en arrière.  Eliott lui dit à cet instant, en choisissant ses mots à la manière d’un chevalier de l’an deux-mille-dix-neuf : « Maintenant que les présentations sont faites, je souhaiterais vous offrir un repas dans un de ces jolis restaurants. Je vous laisse choisir celui qui vous plaira le mieux ». Agathe se sentit immédiatement rougir et accepta, sans tarder, la proposition d’un mouvement de la tête.
 
C’est donc partagée entre une chaussure restante et l’épaule solide du jeune homme au regard étrange qu’Agathe entreprit de traverser la place. La voix chaude et douce d’Eliott provoquait chez notre Cendrillon des temps modernes un apaisement instantané. Comme une méditation guidée, elle avait envie de la suivre et de l’écouter pendant plusieurs heures. Sur la place Saint-Lambert, les cafés et restaurants étaient encore illuminés malgré l’heure tardive de cette soirée de novembre. Les Liégeois étant des gens festifs, ils aimaient s’attarder ça et là au coin d’une terrasse chauffée, pour échanger un dernier verre entre amis, éclairés par les chaufferettes offrant à la place une ambiance cosy et distinguée. Agathe et Eliott décidèrent de s’installer en terrasse, eux aussi, pour profiter également de l’atmosphère chaleureuse. Malgré la douceur de la brise automnale, Eliott n’hésita pas à se lever pour déposer, doucement, le cardigan jaune d’Agathe sur ses épaules, et puis se rassit sans dire un mot. Les silences, parfois, se suffisent à eux-mêmes. Ils se complètent comme un tout. Tandis que la serveuse apportait la carte, Agathe oublia définitivement le rendez-vous qu’elle avait prévu initialement, et Eliott contempla le ciel qu’il trouva si beau, à cet instant suspendu, comme figé au milieu de la danse des nuages bleutés…
 
Eliott ne quitta pas Agathe des yeux tandis qu’elle était occupée à choisir ce qu’elle avait envie de manger. Dès qu’elle levait le regard, Eliott se cachait derrière la carte des menus, comme pour échapper instantanément à la sensation de timidité que cela entraînait chez lui. Agathe sentait qu’il était différent des autres, plus pur, en décalage, un peu comme elle. Elle lui demanda, d’une voix hésitante : « Que fais-tu dans la vie, Eliott ? ». Le jeune homme murmura : « Je suis heureux ». Agathe fut surprise et en même temps satisfaite de sa réponse. Eliott demanda à son tour : « Et vous, que faites-vous, Agathe ? ». La jeune fille répondit : « Je suis assise à une terrasse en très charmante compagnie », avant de partir dans un éclat de rire en jetant subtilement la tête en arrière. Les épaules courbées et les jambes ramenées contre elle, on pouvait lire dans son regard l’inspiration et la lumière que lui apportait Eliott. Une fois le repas terminé, ils ne tardèrent pas à demander l’addition et à rejoindre la place, la main de notre gentleman en herbe ne quittant à aucun instant le bas du dos de notre trentenaire à la recherche de son prince charmant …
 
Arrivés au coin de la rue où se trouvait l’appartement d’Agathe, Eliott parvenait mal à cacher sa timidité. La lumière faible du réverbère de rue le rassurait un peu mais son sentiment d’inquiétude persistait malgré tout. C’est alors qu’Agathe s’avança lentement vers lui, comme portée par le vent, et déposa sur sa joue un baiser délicat. Eliott, souriant et heureux, la regarda alors s’éloigner, éclairée par les reflets de la lune, boiteuse et bancale, tenant toujours sa chaussure rouge métallisé dans une main. Tandis que nos amoureux d’un soir de semaine s’éloignaient physiquement, la brise automnale caressa leur visage à chacun, pour ne former, l’instant d’après, plus qu’un seul souffle de vent…
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