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— Ah ! chienne de vie que la nôtre ! sanglotait le Dragon.

— À qui le dis-tu, renifla le Lynx.

— Avant, j’étais grand et fort, je crachais de la flamme, je brassais les zéphyrs de mes ailes de chauve-souris, j’étais dans tous les bests-sellers, Roland, Charlemagne, la Bible, mais maintenant…

— Eh oui, mais maintenant…

— Tout se perd mon bon monsieur.

— À qui le dis-tu…

— Ah ! chienne de vie !

— Ouais.

Sur ces entrefaites philosophiques profondes, une Lionne et une Rainette (laquelle portait une couronne, reinette oblige) vinrent à passer par là.

— Tiens, mais vous en tirer une de ces trognes…

— Ouais, quelqu’un est mort ? Et on nous a pas invité !

— Oui, quelqu’un est mort, et avec lui la décence-même est morte, ronchonna le Dragon.

— Ouais, la décence, renchérit sombrement le Lynx.

— La décence ? Mais comment ça ?

— Pensez donc ! Jadis, on pouvait faire ce qu’on voulait, le Lynx pouvait chausser…

— Chasser tu veux dire ?…

— Non non, chausser… C’est-à-dire qu’on me chasser pour que je puisse chausser les belles dames.

— Ah bah oui.

— Moi, poursuivit le gros lézard, je pouvais voler, manger des petites vierges en brochettes ou en rôti (ou même parfois les deux). J’avais un monticule d’or bien à moi… Et j’étais la coqueluche de tous les chevaliers qui se respectent. Toi, la Lionne, tu avais ton gentil petit mari à partager avec d’autres femelles. Tu devais l’entretenir en nourriture et en charmes.

— Oui, bon, pas tous les jours quand même. Moi c’était le jeudi.

— Voilà, mais il y avait un ordre aux choses. On te photographiait, on te chassait parfois, et tu faisais un joli tapis, mais maintenant…

— Je note que personne ne s’inquiète de ce qu’était ma vie avant, nota (sic) la Rainette. J’ai une couronne tout de même.

— Oui, certes. Toi, tu étais une princesse transformée attendant le prince charmant, tu offrais généreusement tes cuisses à cuir. Tu étais servie à la table des plus fortunés.

— La vie la vraie, approuva la Rainette, caressant son absence de cuisse gauche, l’oeil perdu dans sa gloire culinaire passée. C’est vrai qe maintenant, elle manque un peu de sel.

— Oui voilà, reprit le Dragon, c’est fini tout ça. Maintenant qu’il n’y a plus d’humains, je ne sers plus à rien. Plus un saint-georges à combattre ; plus une andromède à séquestrer. Ma vie est devenue inutile et nulle.

— Plus de cuisses à offrir à des froggies affamés, fit la Rainette.

— Plus de safaris à animer, se renfrogna la Lionne.

— Et plus de fourrure à produire pour les sacs à main, les tapis, les chapeaux, soupira le Lynx…

Ils demeurèrent silencieux un temps, respectant une minute de dépression intense.

Puis, d’une même voix atone, et se suspendant les uns les autres, comme pour ne pas tomber de pleurs : « Y a pas à dire, mais sans l’Homme, qu’est-ce qu’on s’emmerde ! »

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