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Il regarde, encore étonné de ce qu’il vient de faire, cet acte de propriété à son nom. Il y a quelques jours de cela, il ignorait jusqu’au nom de cette commune. Il sourit de ce coup de tête qui ne lui ressemble guère. Ou alors, il s’est enfin découvert. Il a osé laisser cette envie de tout changer pour vivre dans sa vie. Sans doute la nostalgie de la vie de ses parents. Il aimait les entendre parler des étagères dans leur chambre croulant sous les livres, les piles de CD à côté de pochettes cartonnés avec des vinyles qui pouvaient être facilement rayés ou cassés si on n’y prenait garde. Les rituels d’aller appuyer sur le bouton pour faire chauffer le four ou préparer du petit bois pour allumer le feu et ne pas toujours réussir à l’allumer du premier coup. Lui n’avait pas connu tout cela. Ce n’était que des souvenirs, des paroles, des histoires qu’on lui avait légué puisque dans l’héritage, ni livre, ni disques, ni cd, ni album photos. Quand ils sont morts, c’est tout leur monde virtuel qui a disparu. Ce monde qui se voulait épuré mais qui se remplissait de plus en plus de ce virtuel, de cette connexion sans parler de la domotique.

C’est pour tout cela qu’il aimait les romans d’autrefois. Pour cette vie dans le matériel. Alors cette bergerie loin de tout, de ce monde aseptisé, de ce monde vide de mobilier possédant une âme était un cadeau de la vie. Après avoir maudit cette coupure de connexion avec le G.S.U. (Grand Serveur Universel) il le remerciait. Sans ce bug mondial du 1er janvier 2100, jamais il ne se serait perdu. Jamais, il ne se serait trouvé. Sur le seuil de la bergerie, de sa maison, il prenait son temps ; bien décidé à profiter de ce moment unique. Ce premier pas dans l’ancien monde.

Après avoir ouvert les volets, aéré toutes les pièces, enfin, les deux pièces, il était au comble du bonheur. Des livres partout, des piles de cd éparpillés sur le sol, du linge de maison, des bibelots en tout genre. La caverne d’Ali Baba. Quelque soit là où portait son regard, un halo de lumière comme un appel pour venir écouter l’histoire de l’objet.

Au moment où il hésitait pour savoir par où commencer, un rayon de soleil est venu pointer ce livre sur la troisième étagère entre ces deux livres reliés. Au milieu, à peine visible, un cahier. Sur la couverture, calligraphié à l’encre violette : journal personnel. 1956

Les mains tremblantes, il a du mal à ouvrir le carnet alors il ouvre au hasard. Une sensation particulière l’envahit. L’impression de s’introduire dans une vie qui n’est pas la sienne comme un acte interdit mais un interdit tellement attirant. De quel droit peut-il lire ces pages ? Mais si elles ont été écrites, c’est pour transmettre ; pour partager. Tout ce qui lui a manqué avec ces parents. Il ose baisser le regard et s’autorise à découvrir l’histoire de ce jour.

17 février

Je suis arrivée à la base militaire. Une mission venait de nous être confiée. Seuls les pilotes de l’ombre avaient été appelés. Nous étions tous les quatre présents. Ce que nous appréhendions depuis des années se profilait. La guerre froide est une vraie guerre. Elle fait moins de bruit que les dernières guerres mondiales. Elle tue moins de civils. Elle ne détruit pas les villes et les vies. Mais elle n’en est pas moins là. Nous sommes comme un funambule sur son fil. Au plus petit faux pas, tout s’effondrera. Ce faux pas aujourd’hui, est au nord de l’Afrique. Une personnalité montante dans le monde politique égyptien nous fait craindre un conflit. Nous devons conduire un de nos hauts dirigeants dans un lieu secret pour ouvrir des négociations et éviter des alliances qui pourraient à court terme mettre le feu aux poudres. Le moindre grondement d’orage est considéré comme une urgence à traiter pour réussir à maintenir la paix. Notre dernière mission… Déposer un agent des services secrets qui devait négocier pour éviter l’exécution des familles de Harkis. Un piège. Nous sommes rentrés sans lui. Les derniers mots qu’il a prononcés en hurlant : rentrés. Ils les ont déjà massacrés, je… Dans les écouteurs, les tirs de mitraillettes et le silence. Je n’oublierai jamais ce silence.

 

Ce n’est plus la nervosité d’ouvrir le journal qui fait trembler ses mains. C’est la violence de ces images écrites sur ces pages. Il fait glisser ses doigts sur la feuille. Envie de toucher l’âme de cette aviatrice. L’histoire de cette femme qu’il image petite mais d’une telle force. Son besoin d’écrire, d’exprimer. Il image qu’il lui était impossible de raconter cela autour de la table le soir en rentrant de mission. Ce besoin que ça ne soit pas oublier pour autant. Ce besoin de laisser une trace, bien réelle, bien vivante. Il continue à toucher le livre, à passer son doigt sur les lettres, ce besoin tactile d’être au contact de ces mots. Il essuie une larme, elle est chargée de ces émotions vibrantes. L’histoire de vrais morts, l’histoire de ces vraies vies, l’histoire de ces vraies peurs. Il respire le papier, l’écoute encore parler sous ses doigts, il le laisse exprimer ce qui n’est pas écrit. Il écoute son âme.

Ce soir-là, il sait que jamais, il ne retournera dans ce monde sans âme, ce monde du virtuel ; parce qu’il laissera du papier, des disques, des livres, des objets, des bibelots qui porteront un peu de lui.

Et juste avant que le sommeil ne l’emmène, il se promet d’honorer l’héritage qui vient de lui être offert.

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