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Il n’est de pire menteuse que l’épitaphe. Ou peut-être pas, hélas…

Témoin la mienne (d’épitaphe), qui s’inscrit sur le marbre comme suit : Ci-gît X… (X…, c’est moi, la pudeur m’impose un anonymat total) Ci-gît donc X…, le meilleur d’entre tous, le plus méritant, mort trop tôt hélas, de n’avoir pas assez vécu.

C’est beau, c’est généreux, c’est splendide, certes, ça n’est pas le souci. J’apprécie d’être ainsi considéré par mes éphémères semblables de l’ici-bas, ce n’est pas le problème non plus.

Non.

Ce qui me gêne un peu, voyez-vous, ce n’est pas tant les formules élogieuses du style le meilleur d’entre tous, le plus méritant, etc. etc. Non. C’est ce mort trop tôt hélas (ça c’est vrai, je suis mort trop tôt, cent deux ans tout de même ! Il y en a qui pousse jusqu’à cent trente !), mais le mort de n’avoir pas assez vécu…

Ou alors (et c’est possible) je ne me figure pas très bien la formule, ou alors il faudra la revoir.

Mort de n’avoir pas vécu… Qu’est-ce que ça veut dire que ce charabias ? Comment peut-on mourir de n’avoir pas vécu ?

Un mort-né, d’accord, je dis pas, il est par définition réellement mort de n’avoir pas vécu, mais moi, tout de même…

Ou alors estime-t-on que ma vie fut si vide que je n’ai pas profité de la vie. J’aurais, en quelque sorte, vécu ma vie comme le mort-né, c’est-à-dire que je l’aurais vécu à mourir.

Peut-être.

C’est vrai que j’ai passé ma vie à me demander quand et comment j’allais l’achever, cette vie. C’était une crainte, une obsession, puis, le temps passant, c’est devenu un hobby.

D’ailleurs, mon épitaphe, j’ai commencé à la composer sur le coup de mes quinze ans, au cas où… Au moins, j’étais sûr de ce qu’on allait lire dessus ma dépouille vermoulue.

Au début, c’était très sommaire : X… 19… – 19…

C’était sobre, mais efficace. Ç’allait droit à l’essentiel. Les badauds compatissants, s’allant promener auprès de leurs chers disparus, auraient vogué leurs yeux las sur ma sépulture et, mirant le jouvencel âge de mon trépas, se seraient exclamés : « Ah ! être mort si jeune hélas ! »

Et c’est sur ma tombe qu’ils auraient versé leurs larmes et leurs chrysanthèmes.

Cela dit, les années s’ajoutant aux années, je mûrissais et, sans m’en apercevoir, j’avais déjà trente ans.

Trente ans… C’était certes encore bien jeune pour mourir, mais enfin, je ne pouvais plus considérer un simple : X… 19… – 19…

À trente ans, on a acquis une certaine maturité, une certaine originalité. L’épitaphe de mes quinze ans ne représentait décidément plus cet état d’esprit.

À trente ans, on se croit poëte, investi de muses et de gloires.

Aussi, sur mon testament de cette époque, l’on pouvait lire ceci : « …et je voudrai que sur mon tertre, se puissent lire les quelques mots suivants : Ci-gît X… né en l’année 19…, et fauché par la Camarde en l’an de grâce 19…, c’était un brave type, un saint homme, plein d’étoiles et de soleils dans les yeux ; pleurez donc ses rêves inachevés, ses destins rompus, ses envies tues à jamais dans le silence de l’oubli. Ah ! Pleurez-le, versez vos pleurs ! Ne les retenez pas, ces larmes qu’inondent vos prunelles serties de cristaux de sels et d’amertume ! Etc. etc. »

Ç’aurait été grandiose, magnifique, hugolien !

On aurait mis la grande sculpture d’une déesse romaine, une Vesta, endeuillée, la face voilée, le regard plongé dans l’insondable vide laissé par ma mort.

Oui, mais voilà, à cinquante ans, j’étais toujours là. Je m’accrochais à la vie, comme le lierre aux arbres.

Et d’an en an, de décennie en décennie, se profilaient diverses versions de ce que serait mon épitaphe.

À la longue, je n’y croyais plus, à la réalité de mon trépas. C’était devenu un petit jeu, entre deux mots-croisés.

« Tiens ! Et si j’écrivais un petit ici-gît aujourd’hui ? »

Et voilà, dans un moment d’égarement, dans un accès de folie mêlé à une sénilité plus qu’avancée, voilà que j’avais demandé au monde qu’on écrivît : « mort de n’avoir pas assez vécu. »

Deux jours plus tard, mon corps fatigué divorça d’avec mon âme.

L’encre de mon codicille était encore chaude lorsqu’il fut lu par le notaire.

Les marbriers lurent sans état d’âme lorsque la commande leur fut transmise. « Encore un original, avaient-ils peut-être songé »

Et voilà le résultat.

Il n’est pire menteuse qu’une épitaphe, pour le coup, j’aurais voulu qu’elle le soit…

J’aurais préféré : Ici repose X…, le meilleur d’entre tous etc. etc. et qui eut une vie mouvementée et passionnante, mort trop tôt hélas…

Mais mort de n’avoir pas assez vécu.. Bravo, du joli travail, félicitations X…

Non content d’avoir passé ma vie à envisager ma mort, je me suis payé le luxe de l’afficher à la face du monde, gravé en lettres d’or sur le marbre intemporel !

J’aurais mieux fait de me la fermer sur ce coup-là.

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