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Jérémy m’a abandonné. Nous étions pourtant très proches, oserais-je dire que nous étions un peu complices ? Similaires en bien des choses, au point qu’il me faisait porter le même prénom que lui.

Une année s’était écoulée depuis notre rencontre. Des semaines et des mois qui ont paru si intenses et si doux qu’ils me parurent des heures seulement.

A l’évocation de cette année fraternelle que nous avons passée ensemble, je suffoque, de bonheur immense et d’angoisse un peu. Comment décrire ce que nous avons vécu ? Comment expliquer pourtant que je me trouve désormais dans cette improbable pagaille, cette foule éreintée de pairs, abandonnés, eux-aussi ?

L’année avait été rude pour mon compagnon et moi, aussi abordions-nous l’été avec allégresse. J’ai souvenir de jours entiers accablés par le travail, sans que nous ne laissions jamais la part belle au doute ou à l’abandon. De tout mon corps j’étais marqué de ses signes, tatouages de labeur, fleurs d’encre en guise de veines et de sueur. Nous apprenions en chœur, par cœur, dans un même souffle, ce qui constituerait bientôt son avenir. Je pensais que c’était aussi le mien que nous élaborions ainsi. Quelle haute déception !

Me voilà loin de tout ce que j’ai aimé, au milieu d’une foule d’inconnus qui subissent un sort identique sans que pour autant je m’en sente solidaire. Nos corps, et nos âmes plus encore, sont froissés, abîmés, brisés en mille déchirures. Les dos et les côtes arrachés, les spirales de nos colonnes vertébrales étirées dans une douleur effroyable, les mots contenus en nous, les estampilles, les volutes colorées tracées sur nos épidermes, disparaissent dans un fracas de machines insensibles à nos plaintes.

Je suis brisé d’avoir perdu un frère, d’avoir cru à une amitié sans querelle qui s’épanouissait dans une abondante compréhension du monde. M’a-t-il trahi ? M’a-t-on enlevé à lui et malgré lui ? Je ne le saurai jamais et j’en suis noyé de désespoir.

J’étais pourtant Conquérant, je l’ai entendu un jour énoncer mon titre et mon honneur. Cette idée m’avait empli d’une fierté époustouflante. J’étais prêt en effet à faire la conquête de tous les concepts venant à mon abordage. Géographie, philosophie, mathématique, rien ne dissipait ma quiétude, rien ne pouvait entamer ma confiance. J’endossais avec vigueur la somme des savoirs nécessaires à la vie des hommes. J’ignorais cependant que je n’étais pas des leurs. Non pas que quiconque ait cherché à me le cacher, mais naïvement, comme dans un miroir, j’ai cru voir en moi leur reflet.

Quadrillé d’ambition, couvert de toute mon assurance, portant insigne au nom de mon compère, rien n’aurait pu me faire douter.

Malgré les victoires que nous avons remportées de concert, en dépit de ma fidélité silencieuse et immense, sans égard pour le diplôme qui ornait désormais le mur du bureau, j’ai vu mes efforts récompensés de néant.

Enlevé sans un mot un matin de juin, j’ai été jeté en un geste brutal dans un caisson puant, où j’ai vu avec effroi des identiques à moi, aussi perdus que moi, perdre tout ce qu’ils avaient.

Mon voisin de galère a remué, une page s’est tournée, j’ai lu sans comprendre : « Ce cahier appartient à …. ».

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