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Je devais, aujourd’hui, selon ma diseuse de bonne heure, tomber sur un journal. Soit celui d’un domestique du XIIème qui connaîtrait une bastonnade, soit un astrologue du XVIème qui connaîtrait une attaque, soit un psy du XXème qui se ferait embaucher. Eh bien tenez-vous bien, je suis tombé sur ces trois carnets à la fois.

Ou plus exactement, le carnet de ces trois gugusses.

Je m’explique.

Comme de coutume, je sors chaque matin, à six heures (heure locale) pour m’acheter une viennoiserie spéciale à une boulangère du coin (le coin gauche, naturellement). J’allais donc, dring dring de la sonnette automatique, — Bonjour ! — Bonjour ! — Beau temps aujourd’hui. — Oui. — Et patati… — …et patata… — Je prendrai un ça.

L’on me donne ce ça, en échange d’objets circulaires et métalliques et le tour est joué, j’ai ma viennoiserie. Mais voilà, le hasard est tout de même joliment fait, et lorsque je tends ma mimine vers sa sienne ouverte, mon sang ne fait qu’un tour (et le sien aussi) : les mêmes mains !

Nos regards se croisent alors : le même œil !

Nous nous reconnaissions être sœurs jumelles !

Les questions fusent, comme de raison :

— Que deviens-tu !

— Ce que je suis !

— Qu’es-tu !

— Ce que je suis !

— Ça fait si longtemps !

— Le ventre de notre chère mère tout de même !

— Oh oui ! Que de souvenirs passés dans cette amniosphère !

— Eh oui !

— Te souvient-il de ces instants où…

Et les larmes aux yeux, nous nous remémorâmes ces moments chipés à un passé déjà révolu.

Mais voilà que, entre deux hoquets d’émoi, ma boulangère s’exclame :

— Mais, puisque nous sommes jumelles, et que j’ai été élevée par notre mère, toi, par qui as-tu été élevée ?

— Notre père, is-je tout naturellement.

— Ciel ! mais bon Dieu mais c’est bien sûr ! Pourquoi n’y avais-je pas pensé !

— Oh, on ne peut pas penser à tout…

— Mais alors, tu ne connais pas le secret de la famille !

— Seulement du côté paternel…

— …mais pas du côté maternel !

— Pas du côté maternel, approuvais-je avec esprit.

— Il faut rectifier ça !

Et je la vois partir en courant, monter au grenier, et en descendre, munie d’un précieux carnet en cuir rouge.

— Voilà, me dit-elle en me le tendant.

— Qu’est-ce donc ?

— Le journal intime du père de la mère de notre mère.

— Notre arrière-grand-père quoi.

— Exactement. Il te faut le lire, c’est important.

Et elle me dit cela avec un tel sérieux que je n’eus cure d’avaler ma viennoiserie.

Je partais alors du magasin, grave comme un accent, emportant sous ma veste, le livret mystérieux.

Je rentrai chez moi, telle une voleuse, fermait les volets, les rideaux, m’enfermai à double tours dans ma chambre assombri, et, allumant une antique lampe à pétrole, je commençai la compulsion de l’ouvrage.

An de grâce mil cent dix-neuf, quelque part en ce bon pays de France, sous le règne d’un Louis (ou d’un Charles ou d’un Philippe, enfin, d’un de ces trois-là)

Moi, Gussin, suis le domestique du seigneur Yvain de Saint-Quéssinc d’Ys.

Enfin, du moins l’étais-je.

Voilà, j’en avais ras la livrée d’être toujours aux basques (littéralement) de mon seigneur. Je désirai, avec une ardeur non contenue, être, moi aussi, chevalier.

Je demandai à mon seigneur : « Seigneur, puis-je être chevalier ? — Chevalier ? Qu’est-ce donc que cette lubie encore ? — Vous, vous êtes chevalier, moi aussi, je veux l’être. Je veux avoir des belles à secourir, des tournois à gagner, des graals à conquêter ! — Fichtre ! Je ne vous savais pas si ambitieux ! — C’est que vous me connaissez mal, sauf votre respect. »

Mon maître me mira, fit les cent pas autour de moi, puis, s’arrêtant, me dit : « Entendu, je te permets de t’en aller quérir le titre chevaleresque, mais, avant, tu devras réussir de nombreuses épreuves mortelles. — Youpi !!! — Et, comme je ne suis pas un ingrat, je vais te faire don de mes anciennes armes… — Hip hip hip !! — Ainsi qu’un rossinante qui trâine un peu là, tu peux le prendre aussi (il n’en a plus pour très longtemps de toute façon). — Y a pas à dire, seigneur, mais vous êtes un chic type ! — Allons allons… »

Nous nous embrassâmes, puis nous séparâmes, et j’allai, à dos de mon superbe squelette de destrier, vers mon destin.

Je n’eus pas fait deux ou trois lieues (ou tout autre poisson de cet acabit [-illaud?]) que déjà, je voyais une belle poursuivie par un géant à tête sanglière.

J’abaissais ma lance et ma visière, je piquai de deux et fondai sur l’ennemi.

En deux temps trois mouvements, je tuai la bête et délivrai la princesse, du moins, c’est ce que je crus.

Hélas ! La belle me lorgnai d’un œil très sévère : « Qu’avez-vous ait, malappris ! — Ben, je vous ai sauvée (le mieux que vous puissiez faire, c’est me donner une petite récompense, je l’ai quand même bien méritée). »

En guise de récompense, j’eus droit à des paires de gifles et des coups de griffes.

« Ah ! Le maraud ! Il me l’a tué ! Mon beau Fierragut ! Ah ! Je me meurs ! Ah ! Ah ! Ah !… — Ainsi donc, ce… monstre, était de vos amis ? — Monstre ? C’est vous le monstre ! Goujat ! Il était mon promis ! — Ah, bah vous avez de drôle de goût dîtes. »

Mais elle continuait à me taper, autant sur le corps que sur le système, tant et tant qu’à un moment, je ne sais d’où ça vint, je lui lançai une châtaigne en plein dans la poire, et elle tomba dans les pommes.

« Parbleu ! Me voilà bien avancé… »

Je ne pouvai décemment pas la laisser là, aussi la saucissonai-je avec des cordes, la mis-je à la poupe de mon cheval, et allai-je vers le château le plus proche, où je pourrai trouver quelqu’un qui pourrai la reconnaître et m’en débarrasser.

Je ne fis que quelques pas au château, que plusieurs reconnurent l’ensaucissonnée.

« Pardiou ! Mais c’est dame Fleurdepeau ! — Ainsi donc vous la connaissez ? — Pardiou, si on la connaît ! C’est la fille du comte notre seigneur. — Ah ! — Oui. — Et d’où qu’il crèche votre comte et seigneur ? — Là-bas, au palais. »

J’allai donc au palais, où je laissai choir la belle au pied du prince (il était unijambiste). « Belle botte, dis-je. — Merci, répondit le seigneur, mais j’y sens des douleurs aux articulations aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi. — Certainement rapport à la pluie, ma mère ressentait toujours la pluie comme ça. — La pluie ? Mais il fait un soleil radieux ! »

Il n’eut pas fini sa phrase qu’une averse déchaînée inonda les toits et les sols.

La moitié de la population fut noyée.

Une fois cette petite brise passée, le monarque s’écria : « Par le Très-Haut ! Mais vous êtes un devin mon ami ! — Hein ? Non, je tenais juste à vous restituer votre fille, là… — Et modeste avec ça ! Ma fille, vous l’allez épousailler ! Et je vous fait astrologue officiel de ma personne ! »

Bon, je devenais du coup l’astrologue personnel de sa personne, et j’épousai du même coup sa tigresse d’enfant. Je le soupçonne de n’être pas peu fier de s’en être séparé d’ailleurs…

Bref, chaque matin, je faisais la météo, je sondai les astres en quête de réponse.

« Aurai-je un enfant ? — Un enfant naîtra, dis-je. Mars est en conjonction avec Jupiter, ce sera donc un fils. » Un enfant naquit, en effet, celle d’une servante qu’elle avait eu avec son homme, et que le comte s’empressa d’adopter. En fait de fils, ce fut une fille. Le prince, pour n’être pas fâché avec moi, car il m’aimait bien, la grima en garçon, et elle devint même chevalier, épousant la fille d’un baron voisin.

Je me suis toujours demandé comment s’était passé la nuit de noces (en tout bien tout honneur).

Mais dans ces moments-là, je ressentai toujours une souffrance : celle de n’être pas, moi, chevalier.

Du coup, dès que je voyais un nuage, je voyais un chevalier contre un dragon ; une étoile ? J’y voyais une constellation de dames à sauver d’une tour ; une comète ? L’apparition d’une fée, etc. etc.

Les siècles succédèrent aux siècles, et je demeurai, à prédire les noms des héritiers à naître.

Je faisais des prophéties, Le lion dans champ bellique la cage d’or vaincra, tout ça tout ça… Mais tout cela ne suffisais plus.

Tant et si bien qu’à un moment, j’eus une attaque ! Mon coeur sembla exploser dans ma poitrine, ma vue devint trouble : je pensais bien mourir.

J’en réchappai, mais n’eus qu’une idée en tête, partir.

Je partais. Je remis mon armure rouillée, sortis de son sépulcre le squelette de mon cheval (ça n’était pas une image cette fois), et, cliquotis cliquotant, je retournai sur les routes.

Nous étions en l’an de grâce quinze cent vingt-six, et, à mon grand désarroi, la glorieuse époque des chevaliers était révolue.

On se canardait maintenant à coups de bombardes et de couleuvrines, et on ne sauvait plus les belles princesses en détresse.

J’étais désemparé.

Même le roi n’était plus ni un Louis, ni un Charles ni un Philippe : il s’appelait Françoys.

Le monde ne tournait décidément plus rond ! Et je décidai de quitter la France pour des lieux plus cléments, du moins, le pensai-je…

J’escaladai les fières Alpes, parcourai la Suisse, l’Italie et, là et las, au milieu du Tyrol, je trouvais une grotte où je m’assoupis.

Lorsque je me réveillai, le monde avait une fois de plus bien changé.

Mon rossinante, enfin son squelette, n’était plus que poussière, et ma barbe avait bien poussé.

J’allai en ville.

Il n’était plus question de chevalerie et tout et tout. J’étais en 1930, et l’on portait le costume trois-pièces.

Je m’empressai d’adopter la guise locale, et, comme je me balladai innocemment dans ma nostalgie passée, une passante, me prenant pour un autre, me prit par le bras et s’écria : « Docteur ! Docteur ! Vous devez faire quelque chose ! »

Ainsi donc, j’étais toujours vu comme un docteur ès astrologie, cela me faisait chaud au coeur.

« Qu’y a-t-il que je puisse faire ? — Vous devez m’aider ! Je ne sais plus où je vais ! »

Je lui souris, et, mirant les quelques astres visibles en la voûte céleste, je hasardai une prédilection : « Vous épouserez votre père et tuerai votre mère. — Ciel ! fit-elle, avant que de s’évanouir. »

Bédieu ! Je la rattrapai d’instinct, et me dépêchai de la porter vers la maladrerie la plus proche.

Ah, c’est l’hystérique que nous venions de libérer. Que s’est-il passé ? fit le médecin, un vieux barbu flegmatique.

Je lui ai appris qu’elle tuerai sa mère et épouserai son père.

— !!!

Il me contempla, puis me pris par l’épaule en me disant : « Venez. »

Je vins.

Nous nous assîmes, lui derrière son bureau, moi devant.

Savez-vous que cela fait depuis la nuit des temps que nous tentons de combattre l’hystérie, et vous, par miracle, vous venez de l’expliquer !

Vraiment ?

Vraiment.

Mais, je ne compr…

Bon Dieu mais c’est bien sûr ! Pourquoi n’y avais -je pas pensé avant ! L’hystérie est chose de femme, comme on sait, n’est-ce pas ?…

Si vous le dîtes…

Eh bien, avec votre théorie, tout s’explique !

Ah bon…

Mais oui ! Ne faites pas l’étonné ! La femme a des désirs pour son père, et veut tuer sa mère, d’où l’hystérie.

Heu…

Vous êtes un génie !

Si vous le dîtes…

Pouvons-nous, tous deux, signer un article dans lequel nous ferons état de cette nouvelle trouvaille ?

Si ça vous fait plaisir…

Vous travaillez en ce moment ?

En ce moment, pas trop…

En ce cas, topez-là, vous êtes embauché. Vous aurez le statut de médecin, on vous appellera docteur…

C’est que, je suis déjà docteur.

Fameux, voilà qui est fameux ! Eh bien, docteur, bienvenue parmi nous !

Voilà comment je devins docteur en psychiatrie, spécialisé dans les troubles hystériques et fus renommé pour mon complexe d’Électre, qui dit qu’une petite fille désire tuer la mère pour obtenir le pénis du père.

Je pris, quelques années plus tard, femme, et j’eus de nombreux enfants.

Cet ouvrage, fruit de toute une vie, sera pour eux, et leur descendance, afin qu’ils sachent d’où ils viennent.

Note de bas de page : Cet ouvrage fut établi sous la demande du Dr. Y. Grandesmains, afin de soigner le trouble de dépersonnalisation dont souffre le patient Z. H., cellule 312. « Nous pensons que la tenue d’un journal narrant les péripéties farfelues qu’auraient vécu les différentes versions du patient Z. H. pourrait le conduire à prendre conscience de l’incohérence totale de sa folie. Aussi acceptons-nous ce programme dans le but d’un résultat thérapeutique prometteur. »

Dernière conclusion médicale du Dr. Y. Grandesmains et de l’équipe de soin, trois ans plus tard : C’est pas gagné.

Autre protocole de soin à déterminer.

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