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Il était une fois dans un petit village,  un village comme sur les cartes postales, avec sa grand ’place où se déroule le marché, comportant d’un côté la mairie de l’autre l’église et les bistrots accueillant les aficionados de l’un ou l’autre camp, au milieu une fontaine et un petit jardin avec des bancs qui accueillaient les mères de famille, leurs enfants et les vieux du village, bien que les hommes aillent plutôt au café de la mairie où un jeu de boules les occupait bruyamment.

Pourtant ce village avait une particularité, ce village avait une fée. Elle se prénommait Morgane, normal pour une fée, elle était jeune, à peine une vingtaine d’année, blonde aux yeux verts, toute fine, elle était belle leur fée ! Morgane avait repris l’entreprise de sa mère et de sa grand-mère, fées elles aussi. Tout au long de la saison, dès son réveil,  elle lançait ses chants pour que les récoltes soient bonnes, pour remercier le soleil, la lune, le ciel, les nuages, les abeilles, les arbres, la terre… et j’en passe. Elle était douée Morgane ! Si bien que le village était florissant, et qu’une conserverie de fruits et légumes, ainsi qu’une boutique de vente directe de produits locaux avaient ouvert leurs portes. Par contre, Morgane étant végétarienne aucune viande n’était en vente, les fromages, yaourts et autres produits laitiers étaient toutefois tolérés,  à condition que les animaux soient très bien traités et Morgane s’enquérait régulièrement de leurs conditions de vie directement  auprès des intéressés.

Il y avait pourtant un problème. Ces derniers temps Morgane avait le moral en baisse. Il était de plus en plus bas. Cela avait commencé lorsque Raoul s’était marié avec son amie Carole. Carole et elle avaient  grandi ensemble, et ne s’étaient quasiment jamais quittées depuis leur naissance. Or, toutes deux avaient été les dernières célibataires du village. Le mariage de Raoul et Carole lui avait filé un coup ! Et puis Carole avait eu un bébé. Et là se fut la catastrophe. Morgane commença à se dire que son horloge biologique  devait être détraquée, puis elle pensa au temps qui passait. Elle se dit qu’elle finirait vieille fille, toute seule, toute racornie. Et Morgane commença à pleurer.

Le seul problème quand Morgane pleurait, c’est que cela finissait par créer des inondations, ce qui n’était pas favorable aux récoltes, ni au village. Le Conseil Municipal fut réuni en urgence, on décida de prendre avis auprès des vieux du village dans un premier temps.  Ils défilèrent  à la mairie, contents d’être utiles, de papoter, boire un coup et déguster viennoiseries  et gâteaux offerts par la municipalité. Tant et si bien que les consultations durèrent  plusieurs jours. Le boulanger fut content, mais le Maire un peu moins. De cette consultation, il ressortit que personne n’avait connu, ni entendu parler d’un problème pareil avec la fée du village.

Le Maire essaya de faire appel à un cabinet  de conseils, mais la vue du devis le découragea. Finalement, ce fut Suzanne, la femme du boucher,  qui trouva une ébauche de solution. Il fallait marier la fée. Il fut donc décider de l’inscrire sur des sites de rencontres. La mesure fut adoptée par l’ensemble du Conseil Municipal, et comme c’était Suzanne qui avait proposé l’idée, elle fut commise d’office avec Marylène la secrétaire de Mairie pour diriger les opérations. 

Elles établirent un profil qui leur sembla convenable, et entamèrent la diffusion sur les réseaux sociaux. Les prétendants commencèrent à venir au village. Il était prévu qu’ils passent d’abord un entretien avec Suzanne et Marylène car il n’était pas question de présenter à la fée des individus louches, ou qui avaient triché sur leur profil. Ils vinrent nombreux, mais repartir tout aussi nombreux.

Il n’en resta que deux, qui furent présentés à la fée qui éclata en sanglots en les voyant. Les prétendants repartirent chez eux la tête basse.

Lors de la réunion sur l’action Suzanne-Marylène, tout le monde fut d’accord pour dire que cela n’avait pas été très concluant et qu’il fallait passer à la vitesse supérieure. Le Maire demanda s’il devait commander des pompes pour évacuer l’eau, le capitaine des pompiers informa le conseil qu’il avait mis ses troupes en alerte, que la partie du village en contrebas était sécurisée, des barques y avaient été déposées aux endroits stratégiques, les meubles remontés au premier étage dans la plupart des cas, des sacs de sable étaient entassés  devant les portes, des cuissardes de pêche distribuées aux habitants et ses équipes en alerte. Le Maire et le Conseil le félicitèrent et  tous décidèrent de se retrouver dans une semaine et de voir comment les choses évoluaient.

Ce fut la grand-mère de Morgane qui trouva la solution pour ralentir les pleurs. En lui disant qu’elle allait se rider plus vite que la moyenne, car, comme elle perdait beaucoup d’eau sa peau se dessécherait. Morgane acquiesçât, mais lui dit qu’elle ne supportait pas de sortir et de voir des amoureux, des couples et des bébés. La grand’mère transmis l’information au Maire, qui décida d’imposer des horaires de circulation alternée pour les amoureux, les couples, les bébés et leurs parents. De plus, la sirène des pompiers devait retentir si Morgane sortait en dehors des horaires indiqués, après tout elle avait son travail à faire sur les cultures et les animaux, indiquant aux individus concernés  de rentrer dans la maison la plus proche, et y attendre la seconde sonnerie pour ressortir, les habitants du village étant tenu de leur ouvrir.

La mesure était contraignante, mais laissait un peu de temps au Conseil Municipal pour trouver LA solution.

Lors de la réunion suivante du Conseil, l’adjoint aux sports proposa quelque chose. Un truc qui n’avait pas encore été tenté. Il faut dire de tout le village s’y était mis, on avait appelé tous les célibataires connus et inconnus des familles, créer une foire aux célibataires, mis des annonces dans les journaux agricoles et autres publications. Mais Morgane pleurait toujours, ou plutôt alternait pleurs et soupirs la main sur le cœur, et errait  comme une âme en peine au village. Or le printemps arrivait, il devenait urgent pour tous que Morgane reprenne son travail et que les cultures soient abondantes, mais surtout tous avaient envie d’être un peu au sec.

Pendant ce temps, le Conseil après en avoir beaucoup discuté, valida le « truc » de l’adjoint aux sports. Celui-ci avait reçu dans sa boîte email, des annonces de marabouts promettant monts et merveilles,  amour, argent, et tout le reste. L’adjoint aux sports contacta les marabouts tant et s’y bien qu’au jour indiqué par la Mairie, ils étaient plus de trente à se présenter. Une sélection fut établie et ceux qui semblèrent sérieux restèrent : ils étaient vingt.  Il fut convenu qu’ils ne seraient payés qu’en fonction des résultats ; six partirent, et par mandat virement, il n’en resta que cinq.

Les marabouts se mirent à l’œuvre, des poulets furent égorgés par deux d’entre eux, ce qui fit sortir Morgane de ses gonds, elle prit une telle colère qu’ils partirent laissant leurs gri-gris sur place.  Celui qui voulait égorger une chèvre y renonçât  prudemment, les marabouts restants se plaignirent auprès du Maire lui disant que, dans ces conditions, il leur était difficile de faire un bon travail et de garantir le résultat escompté.  Le Maire leur répondit de faire au mieux.

Très vite le village se trouva enfumé, à tous les coins de rues des bidons contenant des herbes furent déposés, puis enflammés. Les pompiers patrouillaient, les habitants avaient les yeux qui piquaient, toussaient, crachaient et finirent par s’enfermer chez eux. Les cérémonies durèrent plusieurs jours. Morgane accepta de bonne grâce de laisser ces marabouts  lui tourner autour, mais au bout de deux heures rentra chez elle.  Se faire tourner autour par un homme qui baragouinait dans une langue inconnue passe encore, mais se faire enfumer, jamais ! Et pour enfumé, le village l’était !

À la fin de la semaine, les marabouts partirent, entre temps ils avaient attisé leurs contacts et les réseaux sociaux avaient fumé (eux aussi) !

Au bout de quelques jours, des hommes commencèrent à arriver. Les bistrots ne désemplissaient pas, tous questionnaient, voulant en savoir plus sur la fée.  Les patrons prirent les coordonnées des intéressés et promirent de leur répondre.

Le Conseil Municipal fut alerté.  Il décida de créer une sélection la semaine suivante et créa un « speed dating » dans la salle des fêtes, puisque c’était la mode. La fée fut installée dans un bon fauteuil avec à sa disposition des boissons, des sandwichs et des petits gâteaux, des conseillers municipaux se relayaient  pour satisfaire ses moindres envies, sa mère et sa grand-mère pour la motiver, et la Police Municipale veillait au grain et canalisait les prétendants. Les marabouts étaient là, eux aussi, ravis des résultats de leurs efforts.

Trois jours durant, de neuf heures à midi et de quatorze heures à dix-huit heures, les candidats se succédèrent.  Morgane se montra coopérative, mais quand même, les individus étaient loin du Prince Charmant, et certains étaient venus  avec leur première épouse, afin de montrer qu’ils étaient de bons maris ! D’autres, pire encore, avec leur mère !!

Au bout des trois jours, aucun candidat ne fut retenu, et Morgane recommença à pleurer. Le Maire voulu chasser les marabouts sans les payer, toutefois après négociations ; et avec l’aide d’un avocat, il fut conclu qu’une somme forfaitaire leur serait versée, si ceux-ci voulaient bien donner leurs numéros de compte bancaire au Trésor Public, quatre s’enfuirent, il n’en resta qu’un, mais il n’avait pas compris.

La mère de Morgane l’encouragea à reprendre le travail, le soleil revenant, elle se sentirait mieux, serait plus belle que jamais, etc., etc…  Ce fut au bout de trois jours que finalement Morgane se décida, arrêta de pleurer et repris le boulot. Cela lui fit du bien, le contact avec la terre, les végétaux  et les animaux l’apaisa, même si au départ la situation était quelque peu boueuse ! Elle fit un très bon travail, et devint encore plus belle. 

Tant en si bien que lorsque les premières cerises arrivèrent,  Micheline ne savait plus quoi en faire. Elle téléphona à son amie Rosine, lui demanda si elle voulait des cerises pour faire des confitures. Celle-ci  accepta avec joie et promis du lui envoyer son fils Bugyfa le samedi suivant.

Bugyfa, enfin Charly il préférait. Il faut dire que sa mère lui avait collé ce prénom alors qu’elle se passionnait pour l’ l’Afrique et les bonobos.Que dire de lui. Un mètre quatre-vingt-dix, quatre-vingt kilos, un look « viking », du moins en ce moment !  Auparavant, il était gothique à cause de Manon, son ex. Maintenant, pour Lylou, militante écologiste avec qui il espérait avoir un rencart, et de toutes façons les filles à l’Association Animaux Arbres et Hommes même combat, il y en avait pas mal de filles, au look plus ou moins bohème, mais mignonnes dans l’ensemble, il allait bien finir par en trouver une !

Il avait converti  ses parents au bio et ceux-ci pour lui faire plaisir étaient devenus presque végétariens, bien que mangeant de la viande, de la volaille ou du poisson tous les midis au restaurant en face de l’usine, car « les graines et les légumes, ça ne nourrit  pas son homme » disait son père.

Bugyfa, enfin Charly mangeait, s’habillait, se déplaçait Bio-écolo…  il s’était acheté, grâce à un bonus écologique, un vélo à assistance électrique,  (parce que dans les côtes !!!)! Le samedi, il avait bien une réunion sur la biodiversité en ville, mais retrouver son copain Frédo et sa mère Micheline, c’était bien plus sympa, et puis Micheline cuisinait comme personne les cuisses de grenouilles, tant pis pour Lylou. Charly eut un moment où sa conscience végétarienne  le tarauda, mais ce fut bref, très bref !!!

Le samedi matin, Charly mit son tee-shirt et son jean en coton bio, ses baskets en cuir végan, prit son portable recyclé, attela la remorque au vélo à assistance électrique et s’embarqua pour la cueillette des cerises.

Il arriva deux heures plus tard au village où son pote Frédo l’attendait et ils allèrent  boire un café, puis se dirigèrent vers le verger de Micheline. C’est là qu’il la vit, assise sur une grosse branche de cerisier pieds nus. Il eut le souffle coupé, il n’arrivait plus à parler.

Morgane l’observa. D’accord, il avait des yeux de poisson frit, la bouche ouverte, il la regardait avec un air, un air qui laissait présager qu’en ce moment tous ses neurones s’étaient mis en mode « pause ». Elle décida d’appuyer sur « marche », pour savoir s’il avait quelque chose entre ses deux oreilles.

  • Hé toi en bas, pourrais-tu remettre l’échelle pour que je puisse descendre.

Charly sortit de sa torpeur et bredouilla :

  • Belle demoiselle, qui êtes-vous ?
  • Je suis Morgane, la fée du village, et toi ?
  • Moi c’est Bugyfa enfin Charly, je suis venu chercher des cerises pour faire des  confitures,
  • C’est joli Bugyfa ,
  • C’est le nom d’un bonobo que ma mère a rencontré lors d’un stage en Afrique, dans une clinique vétérinaire
  • Oui, je comprends mieux pourquoi tu préfères Charly, tu ne veux pas être confondu avec un singe .Bon, tu me l’a mets cette échelle Charly-confitures ?

Charly fit un effort considérable pour détacher ses yeux de Morgane, et chercher l’échelle qu’il rencontra une fois par terre, ayant trébuché dedans. Ce qui fit rire la fée.

  • Tiens bien l’échelle Charly-confitures, mais ne regarde pas sous ma jupe.

Charlie se mit entre l’arbre et l’échelle qu’il tint d’une main ferme, pas question qu’une autre catastrophe se produise.  Elle descendit, et en  arrivant au niveau des yeux de Charly, elle vit qu’il les tenait fermés. Morgane en fut toute émue, plaqua un baiser sur sa joue en lui disant « merci ». Charly ouvrit les yeux, et se dit que cette fois c’était bon, il était amoureux, vraiment amoureux. Il en était certain.

Toute la matinée, Charly ramassa des cerises, et trouvait que toutes avaient la forme d’un cœur. À midi chez Micheline, il déjeuna avec Frédo,  il mangea les fameuses grenouilles préparées pour lui.  Il retourna dans le verger l’après-midi, et retrouva Morgane. Elle chantait, d’une voix douce et envoutante, les bras tendus, le sourire aux lèvres.  Il la trouva encore plus belle, et resta planté au milieu des cerisiers à l’écouter chanter.

  • Alors Charly-confitures tu n’as pas assez de cerises ?
  • J’en ai largement assez, je voulais juste voir si tu étais aussi belle les pieds sur terre que sur ta branche.

Morgane sourit. Plus tard, il lui dit qu’elle était aussi belle qu’un arc-en-ciel sous une pluie d’été. Charly resta le soir avec Morgane et ils se promenèrent. Il lui dit qu’elle était aussi belle sous la lune que sous le soleil. Morgane fondit. Charly remonta souvent ramasser des fruits, Micheline fit souvent des grenouilles, et Rosine aligna les pots de confitures.

Morgane arrêta de pleurer, mais soupira du lundi au vendredi soir en attendant Charly. Tous les fruits et légumes sous l’influence de Morgane prirent la forme de cœur, même les œufs des poules (une ponte seulement, toutes les dames protestèrent, plumes en bataille). 

En août, Charly passa quatre semaines chez Micheline (enfin presque), la mère de Morgane trouvant Charly un matin dans le lit de sa fille prit les choses en main. Elle n’était pas du genre à accepter ce type de situation, « on ne badine pas avec l’Honneur des fées » dit-elle à Charly, il devait régulariser la situation, surtout que Morgane commençait à s’arrondir et que le Service Naissance de la « Holding internationale Fées, Elfes et compagnie » commençait à s’inquiéter. On n’avait jamais connu de naissance hors mariage depuis au moins quatre cents ans.  Ils furent d’accord, c’étaient juste le coup de semonce qu’il fallait pour les booster un peu, vu qu’ils n’étaient pas pressés.

En septembre, Morgane et Charly se fiancèrent, ils se marièrent en décembre. Le Maire, le Conseil Municipal et tout le village étaient là, ainsi que les représentants de la Holding, Morgane portait une création de Zélie,  un elfe spécialisé dans le flou et la dissimulation artistique.  Le  Maire pensa «  pourvu que ça dure » et cela dura. En mars,  Morgane mit au monde une petite fille prénommée  Morgane qui présenta les mêmes dons que sa mère.

 Depuis, Charly et Morgane filent le parfait amour. Ils vendent des fromages de chèvres, du miel, des œufs, des légumes et des tisanes, le tout bio. On n’entend plus parler des pleurs de Morgane, le village est serein, les récoltes vont bon train. Aucun marabout ne se présenta, ni distribua de prospectus dans le village et personne ne reçut d’email, les villageois étant rayés des listes de diffusion maraboutées.  La vie était belle au village. Elle le resta longtemps, jusqu’à ce que la petite Morgane connut son premier chagrin d’amour et là …

J’oubliais. Un marabout tenta de s’installer au village et essaya vainement de poser une plaque sur sa porte d’entrée, mais elle tombait tout le temps. Un matin, il disparut sans laisser de trace. Quelques villageois déclarèrent avoir vu, au lever du soleil, un drôle de cerf- volant tout bigarré et en forme de marabout …

 

 

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