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Chapitre 2 – « Des talons et des semelles »

En fixant le tableau de la petite salle de soins où le docteur allait lui poser une attelle,  Sidonie repense à sa première rencontre avec  Victoire, celle par qui tout est arrivé .

Si sa participation à des ateliers de peinture acrylique avait échoué à révéler son «  Moi artistique», elle  avait permis à Sidonie de nouer une belle amitié.

En-effet, Victoire, femme d’une cinquantaine d’années,  aux allures fantasques  vouait  une véritable passion pour les membres inférieurs : pieds, pattes et sabots en tous genres. Elle en a donc fait le principal sujet de ses créations picturales approximatives qu’elle nommait elle-même ses «croutes de pieds » ou ses « toiles au patte ».

Le vrai métier de Victoire était tout naturellement podologue. Elle tenait un petit salon en deuxième rang de la rue Falguière, un lieu connu des aficionados du pied plat et des hanches décalées.

Victoire considérait que l’on ne trouvait pas chaussure à son pied sans se donner la peine de  marcher un minimum…  d’où cet emplacement excentré qui lui valait, disait-elle, peu de patients mais des patients motivés et de qualité. Tout le monde savait qu’il s’agissait plutôt pour elle de ne pas crouler sous une « patientelle » trop importante, ce qui l’aurait empêchée de consacrer du temps  à la peinture .

 Lorsque Sidonie  a dû se résoudre à porter des semelles orthopédiques, c’est donc naturellement chez son amie qu’elle s’est rendue.

Les rendez-vous chez la podologue sont devenus de vraies parties de pieds en l’air.

De poses de semelles en pauses café , Sidonie avait fini par poser pour Victoire, en tant que « modèle pied ». C’était chouette et plutôt inattendu, surtout à l’âge des oignons et des pieds déformés.

Elles étaient aussi « folles » l’une que l’autre, aussi affranchies et aptes aux petits bonheurs. 

Contre toute sagesse, Sidonie avait même obtenu de faire faire une semelle orthopédique pour son modèle haute couture – des stilettos  Jimmy Choo serties de Swarovski aux talons de 10 cm – de quoi faire se retourner une girafe sur votre passage et surtout de moucher les empêcheurs de marcher haut et fort . Un caprice de fillette, certes, mais surtout un besoin irrépressible de braver sa fille en lui prouvant que, si elle acceptait de mettre des semelles orthopédiques, il ne serait en aucun cas question de lui imposer des Mephistos ou autres chaussures à semelles compensées pour le reste de ses jours.

Venons en à l’incident. Aujourd’hui, Victoire a organisé son premier  vernissage. Nommé «  des talons et des semelles », son exposition ne devait pas casser trois pattes à un canard, selon elle, mais elle y tenait.

C’est donc en tant qu’égérie pieds que  Sidonie, chaussée de ses escarpins Choo,  s’est rendue à l’exposition. 

Elle s’est effondrée  à la « quatrième croûte », sous le regard des quelques clients et voisins venus encourager l’artiste-podologue. 

Le choc a fait un craquement un peu sec et sinistre, qui n’avait en réalité  rien à voir avec la cheville, mais bel et bien avec la  robe ajustée de Sidonie. Néanmoins, la cheville, bien que peu douloureuse, s’est mise à enfler si rapidement que Sidonie a dû finir son vernissage à  observer une cinquième croûte aussi moche qu’inintéressante sur le mur vert pâle de la salle de soin de l’hôpital Vaugirard.

A deux lits  de là, un jeune homme à la barbe naissante, un peu hirsute, jette des oeillades amusées sur la femme chic, à la robe déchirée , et aux pieds mi stiletto – mi crocs…  qui regarde avec dégoût le tableau insipide qui lui fait face …. 

https://algomuse.fr/la-fleur-de-lage-chap1-ma-pie/

 

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