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La femme assise à côté de lui avait visiblement envie de créer du lien. Malgré la consigne de manger en silence elle ne cessait de lui parler en chuchotant, de façon plus ou moins discrète. A croire qu’elle avait quinze ans et pas quarante ! Il se sentait agacé et envahi par ses tentatives répétées de discuter avec lui. En un repas il en savait plus sur elle que sur nombre de personnes de son entourage. Martine donc, avait la chambre la plus éloignée du réfectoire, c’est pourquoi elle était arrivée en retard au dîner. Ce qui n’expliquait cependant pas, pensa-t-il, qu’elle rendit son arrivée si bruyante et remarquée. Elle était parisienne d’origine mais vivait depuis dix ans maintenant à Lyon. Ça n’avait pas vraiment été un choix, elle avait suivi son mari, avocat de profession, duquel elle était divorcée depuis deux ans. Si elle était restée à Paris elle aurait immanquablement fait carrière dans le mannequinat. Cela ne pouvait évidemment plus sauter aux yeux après deux grossesses qui lui avait fait prendre une vingtaine de kilos, mais elle était filiforme et très séduisante à vingt ans. Elle ponctua le rappel de cette mémoire d’un clin d’œil mal assuré. Elle préférait la soupe aux légumes épicée et salée mais il fallait bien se contenter de ce que l’on avait n’est-ce pas. Elle trouvait l’homme assis à la gauche de Luc bien rustre. Il ne l’avait pas aidée à mettre sa valise dans la soute du bus alors qu’elle était visiblement en peine pour le faire et qu’il la regardait souriant et les bras ballants. Elle l’avait pourtant entendu dire à un autre passager qu’il était notaire, c’est dire s’il avait de la ressource!

C’est précisément à ce moment-là que le fameux notaire de son état, se mit à souffler comme un phoque. Son visage s’empourprait de seconde en seconde, l’air se raréfiant dans ses poumons. Quelqu’un s’écria : « il a avalé de travers ! » Mais le notaire leva promptement la main pour arrêter toute velléité de venir lui taper dans le dos ou lui procurer un quelconque autre geste secourable. Il sorti un inhalateur de sa poche de pantalon et se le colla dans la bouche avant de l’actionner à trois reprises.

L’effet fut immédiat. Il reprit sa couleur pâlichonne de travailleur intellectuel plus habitué à éplucher chiffres et documents qu’à recevoir la lumière du soleil, et ses petites veines rosacées se distinguèrent à nouveau au coin de son nez. Il prodigua un sourire affable et contrit à la ronde, laissant échapper une explication lapidaire mais suffisante : « mon asthme ».

Luc chuchota à sa voisine d’un ton sec qui le surprit lui-même : « voilà peut-être la raison pour laquelle il ne vous a pas aidé avec votre valise ».

Elle se recula promptement, ce qui loin de lui faire perdre l’équilibre, la ramena simplement dans son axe. Elle était penchée vers Luc depuis le début du repas comme la tour de Pise, bizarrement stable dans son oblique posture.

Elle bafouilla un propos presqu’inaudible concernant la mauvaise éducation de la jeunesse de nos jours, et s’absorba dans les trajets de sa cuillère à soupe de son bol à sa bouche.

Luc se fit une joie de son espace retrouvé. Cette Martine avait un cœur de pierre derrière ses minauderies de premier abord. Il envisagea un instant qu’elle puisse être une cougar mais, ravisant son moignon, il enterra promptement cette idée. Qu’une femme puisse ressentir une attirance sexuelle à son égard était de l’ordre de l’impossible dans son esprit. Cela ne lui faisait d’ailleurs aucune peine. C’était là un fait, un constat, et comme il se sentait bien mort de ce point de vue-là, aucune frustration ne naissait de cette pensée érigée en vérité. Non pas qu’il fut empêché physiquement de sexualité ; en dehors de sa jambe en moins, il n’avait pas d’autre séquelle physique de l’accident. Sur le plan émotionnel et du désir en revanche l’image qui s’imposait à lui était le charnier…

Pas un instant Luc n’imaginait que le silence puisse être une source d’angoisse telle pour Martine que cela expliqua son agitation verbale, tentative désespérée de faire diversion sur son déroutant vide existentiel. Pour lui il s’agissait souvent d’un refuge dans lequel il allait même jusqu’à se terrer des jours entiers depuis l’accident. Mais pour une femme qui avait vécu à côté d’elle-même, se laissant tirer à droite, puis pousser à gauche par les désirs des personnes qu’elle aimait, par les soi-disant nécessités de la vie, les « il faut que » et les « soyons un peu sérieux », l’absence soudaine de stimulations auditives agissait comme un miroir qui lui renvoyait le vide. Il n’y avait personne dans le miroir. Personne à la place à laquelle Martine serait si elle vivait sa vie propre. Pas de tour de Pise à la verticale.

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