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Deux citations à combiner : Il y a toujours un mais dans la vie quand on gratte un peu la surface des choses (J. Anouilh) et Ce n’est point à des mots que nous confions le soin d’illustrer notre vie, c’est à nos actions-mêmes (Sophocle).

Personnage, animal et lieu imposés : conteur, aigle, canopée.

« Il y a toujours un mais, dans la vie, quand on gratte un peu la surface des choses », a dit fort justement ce bon vieux bougre d’Anouilh.

Et il n’avait pas tort.

Témoin ce conteur raté, ménestrel des grands chemins, qui s’adonnait à la trouvèrerie comme moi à la couture.

Le pauvre n’avait pas d’idée, pas d’inspiration, et ne faisait rien pour l’obtenir. Il disait que les Muses avaient quitté son esprit stérile. M’est avis même qu’elles n’y avaient guère osé un fichu pied !

Aussi, le guitariste était en peine.

— J’écrirai un jour quelque chose de grand !

Mais à ce jour, rien n’avait été écrit du tout.

Il voguait, à bord de sa pirogue, depuis pas mal d’années, sur les eaux fluviales et pleines de boue, lorsque, lassé, il s’alla quérir un lit douillet où passer sa nuit. Il trouvera ce lieu en une cabane située dans un palétuvier millénaire.

Il jeta l’ancre, mit pied sur l’une des numéreuses racines de l’arbre, puis l’escalada jusque la boiseuse habitation.

Là, il y fit une bien macabre découverte : le squelette d’un moine gisait là, comme endormi sur un manuscrit.

Le conteur poussa la dépouille, qui tomba en poussières, prit le parchemin, souffla dessus, lut des mots qu’il ne pouvait comprendre et, haussant des épaules, se dit qu’il aurait au moins une feuille où écrire ses paroles spirituelles et inspirées.

Il prit un stylet, et commença à gratter les lettres séculaires et gothiques, et en grattant, soudain, il trouva un mot, qu’il comprit celui-là.

Et ce mot, c’était mais.

Juste mais.

Le mais d’Anouilh, qui est toujours là, à attendre qu’on gratte la surface des choses pour qu’il sorte le bout de son nez.

Et ce mais fit grosse impression à notre troubadour.

Ça y était, l’inspiration lui venait. Les étoiles plein les yeux, il commença à écrire, comme en transe.

Mais pourquoi un être si génial que moi n’a jamais pu avoir une vie à sa hauteur ? Car je suis un martyr, voilà pourquoi. Ma vie est un long cheminement, voulu par les dieux. Ma vie était vouée à n’être que l’attente de mon destin, qui sera fameux !

Et il réécrivait son histoire, comment il serait né d’une nymphe et d’un devin ; comment Mnémosyne et Athéna conversaient avec lui la nuit ; comment il avait prédit les gestes des plus grands ; comment il avait égayé le pape en personne ; comment il avait écrit maints et maints chants prodigieux que Dante et bien d’autres avaient copié en leurs noms propres !

Etc. etc.

Il écrivait tant et tant d’absurdités, et avec un tel aplomb, une telle frénésie, qu’il ne vit pas que sa plume appliquée à l’antique parchemin faisait des étincelles.

Bientôt, les étincelles firent des flammèches, les flammèches des flammes, les flammes un incendie.

Toute la forêt s’embrasa.

Quelques instants et une averse plus tard, un aigle vint à passer par là. C’est une harpie féroce (genre Harpia harpyja). L’aigle était affamé, la canopée en ruine, les palétuviers cendreux et l’eau bien noirâtre.

Reniflant de son bec, l’oiseau décrivit des cercles, avant de se déposer sur un arbre encore fumetant. Il y avait dessus le contour de ce qui ressemblait à une cabane et dedans, le cadavre noirci d’un homme, dans une position ma foi fort curieuse, comme en transe.

Il avait une partie du ventre ouvert, et son foie bien cuit ne demandait qu’à être savouré, ce que notre aigle fit sur l’heure.

Ainsi s’achève notre conteur, qui avait voulu être Apollon, mais (et c’est bien le mot) sans s’en donner la peine, avait fini Prométhée. Car, comme le dit très doctement Sophocle, père de nos Racine, Shakespeare et autres Corneille, ce n’est point à des mots que nous confions le soin d’illustrer notre vie, c’est à nos actions mêmes.

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