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Journal d’un Argonaute concernant une sortie (?) en date du jeudi 19 avril 1100.

J’étais en train d’ouvrir le journal lancé comme de coutume à ma fenêtre, lorsque soudain, tournant frénétiquement les pages en quête d’une nouvelle croustillante concernant l’état de péremption de feue the Queen Elisabeth, je tombai sur un codex de vieux parchemins.

Enfin, plus précisément ce furent les feuillets qui tombèrent sur moi.

Dans ma bien-fondée surprise, je renversai ma tasse de café, qui se dévida un peu partout, avec une préférence affichée toutefois pour mes genoux, où avait chu le livret.

De mon pouce et mon index, je soupesai l’objet dégoulinant, le séchai comme je pus avec un briquet posé là, puis enfin, intrigué, l’on s’en doute, je me pris à le lire.

Et voilà ce que ça disait :

Fiat lux ad primo ad patres et caetera ad vitam aeternam ad nihilo et pater noster etc caetera rosa rosa rosam rosarum rosis rosis et caetera vade mecum Carolus Magnus Magnus Home sapiens sapiens etc caetera sub urbo per absurdo a fortiori post mortem etc caetera, etc. etc.

Inutile de vous dire que je ne comprenais rien du tout.

Mais j’avais le sentiment que, là-dedans, était détenu un savoir caché aux Hommes depuis des temps immémoriaux, et je décidai, suivant cedit sentiment, de m’en aller quérir un spécialiste des langues latines.

Car je présupposai, avec une marge d’erreur quasi nulle, que ce texte fut enluminé en latin.

Je ne me trompai pas.

Le Pr. Z…, diplômé de la Grande Obédience Historienne et Antonymique de Paris (car tous les spécialistes, comme chacun sait, sont à Paris), ce chic professeur, donc, me dit, entre deux tremblotements involontaires et témoins d’une sénilité naissante : « Fichtre ! » suivi d’un bien audible : « Pas possible ! »

Puis il s’enfuit dans son bureau où il s’enferma.

Moi, bien sûr, je ne savais trop comment prendre la chose, et, par politesse, je demeurai sur le seuil, attendant.

J’attendis une heure durant, et, au bout de ce tour de cadran, je me poussais à toquer à la porte :

— Toc ! Toc ! Toc !

— Entrez !

J’entrai.

— Ah ! c’est vous.

— C’est moi.

— C’est prodigieux, tout bonnement prodigieux, opina le vieillard en poussant par-dessous son bureau de sa vieille jambe la chaise qui lui faisait face.

Je m’assis.

— Cet ouvrage date du temps des croisades !

— Ah !

— La première, pour être exact, c’est prodigieux !

— Eh bien !

— Et je ne vous ai pas tout dit !

— Vous m’en voyez tout ouï.

Il s’approcha de moi, m’invitant à entrer en confidence discrète, avant que de me chuchoter :

— Il s’agit du journal de bord d’un argonaute…

— Pas possible, chuchotai-je.

—Si si, un homme du temps de Jason. Apparemment, après le retour de l’Argo en Thessalie, un argonaute, un seul, avait eu la charge du vaisseau. Le problème, dit-il, est qu’on l’oublia. Depuis, il dérivait encore sur les eaux tumultueuse de la Méditerranée.

Sur ce, il me tendit sa traduction.

An de Grâce Mil cent et des poussières,

Quelque part en Mer de Rhôdes,

Moi, Argos, fils d’Arestor, fils de Phorbas, fils d’Argos, fils de Zeus, je dérive en la nef dont j’ai donné le nom : l’Argo.

— C’est prodigieux ! fis-je, tout déboussolé.

— Oui…

Je continuai :

Depuis que Jason et toute la clique ont décampé avec la Toison, et qu’ils sont rentrés à bon port, ils m’ont laissé le soin de naviguer « jusqu’à ce qu’on t’appelle » m’ont-ils dit.

Ils ne m’ont jamais appelé, ou alors pas assez fort, car je devais être trop loin.

— C’est d’une logique implacable ! m’exclamai-je. C’est un génie ! Un einstein du millénaire dernier !

— Il n’est pas le cocnepteur de l’Argo pour rien, affirma le vieux Pr. Z…

Du coup, j’erre, attendant encore et [tâche de café] je suis en passe de [tâche de café] et puis j’ai vu quelque chose de prodigieux ! Voilà : [tâche de café] et puis [tâche] et encore [re-tâche] et c’est pas fini ! Sous les flots, est sorti une [tâche de café] qui m’a [tâche de café] ce qui est, avouons-le, très fort [de café].

— Il semblerait que quelques passages ne soient plus visibles, ronchonna le professeur, un malappris aura souillé ce qui, certainement, était l’un des points cruciaux de l’ouvrage !

— Oui, les gens n’ont décidément plus aucun respect, renchéris-je avec force, avec, toutefois, un soupçon de honte au bout des joues.

— Mais continuez donc, ça n’est pas fini…

Je continuai donc :

Mais voilà qu’à l’horizon, j’aperçois comme deux grands rocs, et au loin, la mer devient l’océan. Ce doivent être les colonnes d’Hercule ! Cela fait plus de mille ans que j’erre sans but. Il est temps que cela cesse ! Aussi, je mets tout de suite les voiles, et je fais route par-delà cette frontière antique, vers l’Atlantide, chère à ce bon lurron de Platon !

— Incroyable ! Il est allé jusque l’Atlantide ! Quel dommage qu’il ne soit rien mentionné des croisades, j’aurais bien aimé…

— Fadaises que cela ! On a déjà assez de matière pour les croisades ! Lisez, mais lisez donc !

Je lus :

Voilà des plombes que je navigue, et rien, aucune terre à l’horizon.

Sauf… Là, je vois une sorte de lueur… Oui ! La terre ! C’est la terre ! Hourrah ! Youpi !

— C’était, selon moi, la meilleure traduction possible, eu égard au vocabulaire actuel, s’expliqua le professeur.

— Vous avez bien fait, ça rend ce bougre d’Argos plus vivant.

Je fonçai, toutes voiles dehors vers cette terre nouvelle. Ce n’étaient qu’arbres, forêts, animaux colorés de toutes sortes.

Là, je vis un panneau, sur lequel je lisais ces inscriptions : AMERICA.

Était-ce l’Atlantide ? Je ne sais. J’enroule mon précieux journal, le mets en une jarre que je scelle de cire, et l’envoie à la mer, où, je l’espère, un sage homme saura me trouver.

Toutes ces révélations eurent sur moi l’effet d’un tourbillon.

L’Amérique.

Ce bougre était sorti de Méditerranée pour découvrir, bien avant Colomb et les Vikings, l’Amérique.

— L’Argonique, pourrait-on dire, même, me souffla le professeur., avant de se lever et se vêtir et chapeauter en vitesse.

— Mais, que faites-vous ?

— C’est évident, non ? Je file à l’Académie me faire élire ! Avec une telle découverte, ils n’auront plus le droit de refuser !

Et je le vis courir vers ses rêves de gloire, de verts et de sabre au flanc.

*

**

Quelques mois plus tard, on n’entendait plus que le brouhaha médiatique sur la découverte du professeur Z…

Les USA étaient toujours les USA, mais plus tout à fait les mêmes : ils étaient devenus Les États-Unis d’Argonique.

Le professeur avait pu décrocher une chaise et un habit vert, et moi, j’avais été nommé Citoyen d’honneur. J’avais même serré la pince au président, et fait un tour dans Air force one.

Alors qu’à la télé, je mirai le professeur en train de discourir publiquement pour sa nomination, et de m’encenser bien haut bien fort, quelqu’un toqua à mon huis : « Toc ! Toc ! Toc !

— J’arrive ! »

J’arrivai, et ouvrai, fier de pouvoir arborer ma Légion d’honneur fraîchement épinglée.

C’était le petit môme qui envoyait le journal tous les matins, sauf les week-end.

— Tiens, A…, eh bien, tu en fais une mine, fis-je, gonflant mon poitrail.

Hélas, et à ma grande affliction, il n’eut cure de ma jolie médaille.

— C’est que, fit-il, j’avais fait une composition pour mon latin. On devait écrire une œuvre basée sur les mythes grecs, tous ces trucs-là. Je l’avais fait à l’avance, et je le gardai toujours sur moi, enfin, du moins, c’est ce que je croyais, sauf que, je dois rendre ma copie demain, et je l’ai perdue.

« J’ai réfléchi, et je me suis dit que je devais forcément l’avoir lancée avec un journal. Je fais la tournée du coup, dans l’espoir que peut-être…

Un trouble soudain m’envahit.

— Ça parlait de Jason, ta composition ?

— Bigre, oui !

— De l’Argo, d’un Argos ? D’Atlantide, d’Amérique, tout ça ?…

— Fichtre ! mais oui ! Vous l’avez donc ? me dit-il, les yeux pleins d’espoir.

— Jamais entendu parler.

Et je fermai la porte au nez, manifestant ainsi un désaccord profond quant à l’imagination par trop fertile des enfants.

Mais qu’est-ce qu’on leur apprend donc à l’école de nos jours !

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