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Le loft

De retour au loft, seule, chargée de provisions désormais inutiles, Elsa attaquait avec bravoure l’escalier d’acier Corten patiné rouge, à corrosion superficielle. Hyppolite et elle avaient pleinement craqué pour ce bâtiment de haute qualité environnementale dessiné par l’agence Ecobat et conçu de façon collaborative. Finis le gaspillage des cages d’escaliers moribondes inutilement éclairées par des appliques ringardes de hublots de paquebot. Les circulations communes serpentaient le long de la façade et desservaient l’ensemble des foyers jusqu’au troisième et dernier étage que nous habitions.

Elle ne se lassait pas d’emprunter cette passerelle « indus » qui illustrait dans son référencement personnel, le plus haut niveau social et l’appartenance à l’élite écologique.

Gonflée d’autosatisfaction, Elsa se lança à l’assaut de l’acier Corten avec ses deux sac biochose rempli à bloc de légumineuses et patates en tout genre.

Les trois premières marches ne lui posèrent aucun problème. Elle tractait son vrac mal langés dans des sacs craft, comme une patineuse sur glace.

L’emprunt à trois pour cent contracté en 2014 pour acheter le loft s’échelonnait sur vingt ans, il lui en restait donc quatorze. A cette pensée, elle sentit l’orgueil social descendre le long de ses jambes jusqu’aux chevilles, l’attirant inexorablement vers une autre réalité plus difficile à admettre.

Elle connaissait par cœur la hauteur et le nombre total des marches pour parvenir jusqu’au loft et Ignorant volontairement la menace qui planait au bout de ses bras, elle s’efforçait de faire virevolter avec une fausse légèreté, ses deux sacs bio gonflés comme des bollas.

Cette indifférence profitait à la gravité elle-même et à chaque nouvelle marche, elle infligeait aux tubercules et légumineuses, des tacles irrespectueux avec l’adresse d’une dribbleuse aux jambes et pieds raidis comme des maillets. Les sacs sous pression se déformaient à vue d’œil et les commissions étaient prêtes à éclater comme des vesses de loup.

Dans son insistance et sa rage à jouter avec l’inéluctable, il y avait une sorte de jouissance intérieure qu’elle savait absurde mais qui augmentait en intensité au fur et à mesure que le point de non-retour se rapprochait.

Elle savait parce que cela se voyait et qu’il était stupide de croire ou vouloir que cela se passe différemment mais sa volonté était sincère et puissante, de ces sortes de sincérités que l’on croit à toute épreuve, plus authentiques justement parce qu’elles échappent à la raison et doté d’un pouvoir surnaturel.

Tractés et ballotés sans relâche, les sacs boursoufflés avaient à présent des allures de figues trop mûres et mes bras gonflés d’acidité brûlaient de douleur.

Plus qu’un étage pensa-t-elle. Elle dirigeait toute sa charge mentale afin que les sacs conservent encore quelques minutes leur intégrité mais au fond d’elle, elle savait. Elle savait qu’ils lâcheraient et elle n’avait plus envie de lutter.

A suivre…

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