AlgoMuse Éditeur associatif
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Le mystère de la porte

Nous sommes en juillet 2021. Il fait beau, le ciel est bleu, le bleu du centre de la France. Comme chaque année nous sommes venus nous ressourcer en Sologne, terre de forêts et d’étangs si bien décrite par Maurice Genevoix avec son célèbre Raboliot, le braconnier insaisissable que toute la Sologne admire pour son savoir-faire.

Nous sommes sur le territoire de nos grands parents qui habitaient à Mennetou sur Cher, charmante petite ville entourée de remparts avec ses ruelles recouvertes de pavés qui montent vers les ruines du château médiéval. C’est un lieu de passage de Jeanne d’Arc. Mennetou a servi de décor pour le feuilleton télévisé Thierry La Fronde. J’y suis venu y passer mes vacances avec mes cousins et mes cousines durant toute mon enfance.

Les années ont passé, les grands parents nous ont quittés, la famille s’est dispersée.

La maison familiale a connu d’autres propriétaires. Chaque fois que nous sommes de passage, nous allons la voir. C’est notre pélerinage.

C’est une bâtisse en pierre du 19ème siècle. Bien construite, bien située, elle a un petit air de manoir et possède un grand nombre de pièces. Elles étaient toutes de belle surface, meublées, tapissées, décorées avec goût. C’était une maison pleine de charme j’en suis nostalgique.

Un long couloir la traversait. Si les murs pouvaient raconter, ils évoqueraient, les cris, les pleurs, les fous-rire, les courses et de nombreuses parties de cache-cache que nous organisions, aucun endroit de la bâtisse ne nous était inconnu , sauf un. Un seul nous était inconnu. Il nous intriguait. Il nous faisait rêver. Il était au fond du couloir, à droite, la porte était toujours fermée à clé. Quel mystère cachait cette porte ?

Elle n’avait aucun signe distinctif, elle ressemblait à toutes les autres portes de la maison. Nous étions de jeunes enfants, curieux, espiègles, toujours prêts à faire une bêtise et pourtant, bizarrement nous nous étions résignés à ne pas la voir ouverte et l’avions baptisée « la porte du tabernacle », mais que d’interrogations à son sujet. Nous tenions souvent des conciliabules et échafaudions des hypothèses toutes plus farfelues les unes comme les autres. Tous nos souvenirs de lecture y passaient, le Comte de Monte Cristo, l’enfant caché, l’aïeul momifié, le coffre fort rempli de diamants et de lingots d’or, une collection de tableaux dont on héritera, mille et mille suppositions. Nous aimions et respections nos grands-parents. Je les adorais. Je n’aurais pas voulu leur faire de peine et je chassais de mon esprit l’idée qu’ils puissent être intéressés par l’ésotérisme, une religion bizarre, une activité inavouable, et je culpabilisais de temps en temps, mon imaginaire d’adolescent reprenant le dessus.

Jamais, jamais, nous n’avons essayé d’ouvrir cette porte.

Je me souviens, qu’un jour, en passant devant, j’ai cru entendre un soupir, j’ai collé une oreille. Un autre soir j’ai glissé un petit mot sur lequel j’avais écrit « dites-moi qui vous êtes » j’avais pris soin de le laisser dépasser. Le lendemain le papier avait disparu. Mystère ? Mystère ? J’ai aussi toqué, j’ai gratté le bois espérant toujours avoir une réponse, le néant, pas un souffle, rien. Une autrefois, j’ai aussi cru déceler une odeur. J’ai reniflé le trou de la serrure et le chambranle, rien, toujours rien. Je suis sûr que mes cousins, cousines en ont fait autant. Mais personne n’en parlait.

Pourquoi ? Ça ne s’explique pas, mystère.

Pour marquer la fin de l’été et celle des vacances, nos grands parents avaient pris l’habitude de réunir toute la famille pour un repas. Pendant des années, cela a éune belle fête, et, cette année là, alors que nous venions de terminer le dessert, Grand père s’est levé. Nous n’étions pas étonnés, il avait l’habitude de nous faire un petit discours. Il a jeté un regard vers son épouse, son visage est devenu grave. Nous sentions que quelque chose allait se passer. Silence total de l’auditoire, un ange passe, ces quelques instants : une éternité.

Il commence et d’un air solennel et déclare « Nous sommes vieillissant et nous avons pris la décision de vous faire une révélation

« Ce serait une injure de vous dire que vous n’avez pas remarqué qu’une porte au fond du couloir n’était jamais ouverte. Vous vous êtes tous interrogés, vous ne nous avez jamais posé de questions. Vous avez fait preuve de délicatesse, votre silence vous honore. Nous n’en attendions pas moins de vous. Aujourd’hui, nous avons décidé de vous mettre dans la confidence et vous révéler pourquoi cette porte est close.»

Stupéfaction générale, nous sommes suspendus à ses lèvres. Quant à moi, ma sensibilité, ma curiosité, ma jeunesse, mon impétuosité, provoquent une tempête dans ma tête. Je commence à regretter de savoir.

Grand père continue « le Cher coule à quelques centaines de mètres de chez nous. Durant la guerre 39/45 il faisait office de ligne de démarcation, la France Libre, la France Occupée. Mennetou était en zone occupée. Nous nous sommes adaptés à la situation et avons continué à vivre normalement malgré la guerre. Le Général était à Londres. Il avait pris de gros risques, entouré de Français courageux. Que pouvions nous faire à notre petit niveau ? Nous avons tout simplement pris la décision d’aider ceux qui étaient persécutés et devaient fuir l’occupant. Durant ces tristes années, des gens du pays, des passeurs courageux, au péril de leur vie, leur ont fait traverser cette ligne fictive, en franchissant le Cher la nuit. Avant leur traversée, il fallait que ces fugitifs attendent. Nous avons pris la décision de les accueillir clandestinement. La chambre au fond du couloir leur a servi de refuge.

La porte qui est toujours fermée, a été un témoin involontaire de ce qui se passait, si elle pouvait parler, elle vous raconterait toute la détresse, le désespoir, mais aussi le courage des amis que nous avons reçus et peut-être sauvés. Je dis peut-être, car tous n’ont pas eut la chance de s’en sortir et aujourd’hui je pense particulièrement à la petite Sarah, une si jolie petite fille pleine d’innocence et ses parents morts dans un camp en Pologne. Nous ne cessons d’y penser.

La paix est arrivée, nous ne savions que faire pour garder un souvenir et honorer la mémoire de ceux qui ont souffert de la barbarie. Nous avons donc pris la décision, de garder le lieu intact . Il fallait qu’il garde intact les traces impalpables, l’angoisse, la peur, l’espoir, les prières, mais aussi la joie d’être encore en famille de ceux qui l’avaient occupé. Nous l’avons fermé à clé.

Depuis, la fin de la guerre, plus personne n’y a vécu. Une fois l’an nous sortons la clé, nous ouvrons la chambre et nous nous recueillons. C’est le secret de notre vie. Nous sommes heureux d’avoir pu soulager des souffrances. Nous vous en avons imposer une en ne vous dévoilant pas plus tôt notre secret. Nous vous demandons pardon.

Aujourd’hui nous allons entrer dans la maison. Nous allons ouvrir la porte, pénétrer dans la chambre, faire silence et avoir une pensée pour toux ceux qui y ont séjourné et souffert.

Au signal des grands-parents, en file indienne, nous nous y rendons, tous silencieux et profondément émus.

Le couloir me paraît encore plus long que d’habitude. Nous arrivons devant « la porte du tabernacle » Mamy tourne la clé dans la serrure avec beaucoup de délicatesse et pourtant dans ma tête ça raisonne. Elle pousse la porte. Nous pénétrons dans la pièce.

Quel silence ! Je prends une grande bouffée d’air pour mieux me rapprocher des personnes qui y ont séjourné. J’essaie d’imaginer la souffrance de ces pauvres gens persécutés par les Allemands. Je me rends compte tout de suite que cela est impossible. Sarah si tu me vois, pardonne moi. J’aurais aimé te connaître. Gand père et Grand-mère te porte dans leur cœur, comme moi maintenant.

C’est fini, la porte vient de nous livrer son secret.

C’est un de mes meilleurs souvenirs.

Je suis heureux d’avoir connu le mystère de la porte, mais souvent, je me pose la question : Est-il est souhaitable de toujours connaître le fond des choses. Je n’en suis pas certain car un charme est rompu.

Est ce que j‘étais heureux de savoir ? Peut-être pas ?

Ça n’engage que mon égoïsme.

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