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Les eaux de ma mère

– Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit !

– Amen !

– Par cette eau bénite, tu es désormais fils de la Terre et membre à part entière de l’Univers que tu rejoins par le bon vouloir de ton Créateur !

– Au secours, au secours, je me noie !

– Qu’est-ce que c’est que cette foutue flotte dont vous m’aspergez ?

– Mais, mon fils !…

– Je ne suis pas votre fils !

– Pierre, réveille-toi, tu es en train de faire un cauchemar !

– Maman, maman, je me noie !

– Eh bien, ouvre tes yeux, bouge, réveille-toi !

– Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit !

– Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit !

– Qu’est-ce que c’est que ce cirque ?

Paul entre en furie dans la chambre où tout est sens dessus dessous. Paul, c’est le père de Pierre, quarante ans. Madeleine, c’est la mère. Cette mère possessive qui n’a jamais su comment faire pour exister en dehors de ses deux hommes.

Paul s’énerve, tire violemment la couette où son fils s’est enfoui désespérément inquiet. 

La grosse couverture, amoureusement remplie de plumes d’oie, cousue avec application au cours de longues, longues soirées de solitude, explose sous les gestes répétés et brutaux qu’une telle scène ne justifie en rien.

Pierre se réveille en sueur. Les plumes virevoltent, s’étourdissent en longues spirales, s’accrochent à lui, le grattent, le piquent, l’étreignent jusqu’à l’envie de meurtre.

Tuer père et mère, à quarante ans, il en est certain, c’est la seule et unique solution pour devenir enfin l’homme dont il rêve depuis toujours. Avec frère ou sœur, il aurait pu devenir écrivain, menuisier, peintre ou peut-être ingénieur. Il n’a été, durant toutes ces décennies, que le leitmotiv de parents ingénieusement égocentriques ; un meuble de maître, marqueté, laqué, entretenu avec amour, rénové, dépoussiéré, remisé parfois, mais jamais abandonné à une quelconque autre destination que celle d’une possession maladivement égotiste.

Définitivement réveillé, dégagé de ce stupide mauvais rêve, débarrassé, non sans mal, de toutes ses horribles phanères d’oiseaux cacardant bêtement à l’arrivée d’intrus dans la basse-cour, sottement exécutés pour la bonne cause d’une affreuse couverture rembourrée par une mère ridicule, Pierre se lève. « 15 heures ! vite, je dois être à l’heure ! »

Il siffle sa mère. Son père a toujours fait ainsi pour qu’elle rapplique sans mot dire. C’est bien pratique. Pas d’énergie inutile à dépenser, expliquer, se justifier pour tel ou tel commandement, telle ou telle envie pressante ou machinale.

Tu siffles, tu obtiens […]. Perdu dans cette pensée qui le gêne quand même un peu, il fait claquer son gros pouce contre son annulaire, produisant ainsi le code connu de sa mère comme étant un signe de subordination totale au désir d’autrui.

Madeleine sait qu’à cette heure, sa progéniture, seule descendance, rejeton adoré, attend qu’elle joue son rôle de taxi, sans broncher. 

Elle s’ingénie à sortir la petite voiture payée cash avec l’argent que pépé a laissé en partant, ô combien heureux, dans sa dernière demeure (c’était pas facile pour lui non plus ! pensa-t-elle), klaxonne le plus délicatement possible pour prévenir sans énerver son homme qui doit être en train de regarder son émission préférée  devant la petite télé achetée, non sans palabre, avec ce qu’il restait du ridicule héritage.

Voyant son fils arriver à petits pas tout aussi précautionneux que le « pouet-pouet » , elle tourne la clef. Le bruit sourd du moteur fait s’ébranler la guimbarde, signe qu’il est temps pour Pierre de s’y introduire en veillant à bien relever, au risque de le froisser, le bas de son pardessus fait maison, comme la couette, aux prix d’un travail consciencieux, exemplaire et zélé, d’yeux rougis de sang et d’efforts incessants.

Cinq cents mètres plus loin, Titine stoppe sous le poids d’un pied vigoureusement appuyé sur son frein. 

Rien de froissé, mise impeccable, Madeleine, en un clin d’œil dans le rétroviseur, s’assure que tout est parfait derrière avant de descendre ouvrir la portière arrière permettant au fruit de ses entrailles de courir à ce rendez-vous hebdomadaire au sujet duquel elle n’a jamais rien compris.

Le quarantenaire appuie timidement sur le petit poussoir placé sous l’imposante plaque dorée gravée de lettres noires hiératiques ; un imperceptible son lui indique qu’il peut franchir cette porte poussée des milliers de fois depuis son adolescence.

– Bonjour docteur Freudous.

– Bonjour Pierre !

Depuis le début de sa psychanalyse, il connaît le rituel. Mécaniquement, il s’assied deux minutes, pas une de plus, pas une de moins, puis s’allonge sur le divan rouge dont le velours, craquelé, usé, défraîchi, élimé par le poids des ans et plus que tout par la pesanteur des ego qui s’y sont succédés.

Une minute supplémentaire, cérémonieuse, tacitement consentie, un instant silencieux où rien n’est dit de part et d’autre mais où toute une vie se joue dans les méandres des inconnus d’une vie qui naquit du bon vouloir de deux êtres associés.

Ainsi qu’il l’a toujours fait, Pierre prononce la première phrase qui lui vient en tête sans calcul, en toute liberté ; il sait qu’elle sera déterminante.

– Être baptisé à son corps défendant, même dans un rêve, c’est quand même   pas rien !

Silence du docteur Freudous. Son patient, il le connaît. Il sait qu’il ne lui posera aucune question, au risque de le voir se refermer à jamais.

« Je me noyais dans de l’eau bénite, un homme m’appelait son fils alors qu’il n’était pas mon père ; mon père, le vrai, m’a secoué, déchiré ma couette, des plumes, des plumes partout, des plumes qui me collaient au corps, ma mère qui n’a rien fait, de l’eau, de l’eau. J’étouffe, je me noie. »

Jamais son psy n’avait vu Pierre se débattre ainsi lors d’une séance. Il dérogea pour la première fois à la cure. Posant, prudemment, le plat de sa main sur l’avant-bras de son client surpris, il lui pose, sans ambages, la question qu’il avait en tête depuis tant d’années. (Aujourd’hui, c’est le bon jour, c’est le bon rêve !).

– Vous êtes arrivé dans la voie royale, Pierre ! D’où venez-vous ?

Jamais une telle phrase n’avait autant apaisé ce grand enfant torturé. Après l’épisode d’hyper ventilation le faisant chavirer vers l’inconscient, cette phrase magique, sésame enchanteur, Pierre se lève, dans une longue et lascive attitude. Les deux pieds écartés en grand V, les bras ballants, la tête droite, le regard calme, adouci. En apnée, il liquide mentalement quarante années de souffrance, persuadé désormais qu’il a atteint le moment T de sa légitimité d’être vivant.

Une dispute entre ses parents alors qu’il n’avait que deux ans s’exhume soudainement des profondeurs de son Moi malmené, tourmenté, annihilé.

Incapable, jusqu’alors, d’être dit, commenté, désintégré, renvoyé à ses auteurs, ce propos cruel, avait, sournoisement, jugulé toute tentative de vie en lui.

Sans en dire mot à son analysant, il se le rappelle jusqu’au moindre détail. Les mots étaient courts, cinglants, percutants, évocateurs. À l’époque, il les avait ensevelis au plus profond de son âme, tant ils faisaient mal :

« Cet œuf de salaud qui baignait dans ton bide, je t’avais prévenue, tu devais t’en débarrasser ». 

Debout, bien campé sur ses jambes qui ont cessé de trembler, Pierre étreint l’homme qui lui fait face, ne dit rien. Il ne s’était jamais rendu compte qu’il était bien plus petit que lui.

– Oui, je sais d’où je viens, d’un oeuf de salaud et d’une mère résignée !

– La séance est terminée, à la semaine prochaine Pierre !

– Je ne reviendrai pas !

Titine et sa mère sont fidèlement en faction, immuables. Pierre parcourt les quelques mètres qui les séparent. En trois secondes, il sait qu’il ne montera plus dans le tacot de pépé, ne claquera plus son gros pouce contre son annulaire, ne sifflera plus pour enjoindre quiconque, ne retournera plus chez un psy, ne couchera plus sous une couette, fripera le bas de son manteau, rêvera et réalisera des possibles.

Pierre est libre !

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