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Lors d’une interminable nuit, je tombe sur cette chose. Sur le trottoir, à la rue, elle gît.

Je vis souvent dehors – mon lieu d’inspiration. À l’image de l’artiste Miss Tic, je diffuse mes messages sur les murs de ma ville. Je cultive le doute, questionne les évidences, autorise la divergence, libère la singularité : en bref, je combats les certitudes, ces idées emballées qui ne supportent aucune remise en question. Le raisonneur, c’est ainsi qu’est chuchoté mon nom, dans ce milieu très masculin qui n’a que tardivement pensé à moi au féminin. Mes mots graffés sur les murs, tels des échos, imprègnent la pensée du lecteur citadin.

Je vois bien la vie là-dedans, mais qu’est-ce donc ? Mi-crispée de frilosité, mi-curieuse, je m’approche à reculons.

Tout a commencé un soir d’hiver, glacial. Mes parents m’avaient, sans aucun égard, jetée à la rue. J’étais le boulet qui les encombrait, la fille qu’ils n’avaient pas voulue. J’errais, j’observais des journées entières l’indifférence assumée, les regards distants, les peurs déguisées en compassion. Les interminables nuits me donnaient matière à penser. Trop. Pour tenir, je me dissociais de l’univers que je décortiquais. J’avais mis au placard toutes émotions, fermé la porte à tous mes désirs. La diva que j’étais autrefois n’avait plus comme exigences que des cauchemars éveillés.

Sur le trottoir, bancale et vibrante, cette masse empêche la foule de passer.

J’avais alors dissimulé mes fragilités, protégés tous les signes extérieurs de mon identité : poitrine bandée, cheveux coupés. Pour affronter le monde, je m’étais camouflée. J’avais renié ma plus infime parcelle de sensibilité, caché au monde de la rue ma féminité. Sur ce malheur s’était dressée ma force.  Derrière mes ombres avait jailli ma vie. Si la violence animait majoritairement les rues, des rencontres inattendues m’avaient beaucoup émue. Des gestes m’avaient sauvée de ce destin maudit. Armée d’une bombe de couleurs et d’un feu de créativité, j’avais alors exprimé ma vie déchirée, puis celle des minorités auxquelles je m’étais attachée. Personne n’est à l’abri d’un accident de la vie. Ne jamais penser qu’on est protégé.

Mes yeux sont fixés sur cet être immobile, sale et puant – je ne sais s’il s’agit de méfiance ou de concentration – mais je ne parviens pas à dévier ma route.

J’en ai voulu à ma mère, à mon père. Je rêvais alors qu’ils soient punis et bannis. Jetés à leur tour dans la fosse aux lions, répudiés du monde, maltraités. Qu’ils crient dans leur chair. J’avais été heurtée par ces mots d’un allié : « mon amie, débander l’arc ne guérit pas la plaie ». À mes yeux, seule la vengeance pouvait réparer, seul l’équilibre des peines pouvait me sauver. J’avais ensuite compris que sur cette souffrance vécue, ma vie s’était construite. Mon jardin fleuri n’avait rien à envier au confort des nantis.

Mon bras se tend vers ce corps. Je pose ma main sur son épaule, là. Je reconnais son regard vide. La peur de l’inconnu mêlée au souvenir de violence donnée. Mon père… ici ?

Tout mon être se fige. Le fracas de ma conscience s’agite. En une fraction de seconde, tout le chemin parcouru défile sur mon écran intérieur. Mon pire s’affronte au meilleur. Le récit s’affronte au réel. La peinture rouge s’étale dans mon esprit, le bruit des bombes martèle mon crâne.

Ma pensée, triviale, explose en graffiti : mort, ou vif ?

La résilience sera ma chance.

[contraintes en gras + italique dans le texte]

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