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On travaille au même endroit, on dort au même endroit. On mange au même endroit. L’usine est notre lieu de vie à tous depuis notre arrivée. Ça crée des tensions, forcément. Aucune présence féminine pour nous calmer. Que des hommes ! Moi, j’ai trois amis : Pierre, Gustave et Daniel. Pierre et Daniel se détestent. Pire : se haïssent. Gustave, lui, est loin de tout ça, dans son monde. Avec sa femme qu’il ne peut voir peut-être qu’en pensée. Car oui, on a laissé notre famille à la maison. L’argent de notre salaire est envoyé à l’autre bout de la France, là-bas dans le Sud. Parmi ces trois amis, Daniel est mon préféré. Il me fait rire,  oublier la souffrance du travail. Pierre, lui au contraire, est sérieux. Mais c’est mon frère.

Tout a été chamboulé le jour où Pierre a appris que son fils était mort. Son petit garçon de dix ans. Dans un accident, le bus de l’école. Mon frère est parti à l’usine quitté quand son fils avait cinq ans. Il espérait le voir grandir mais c’est trop tard. Daniel ne savait pas le contenu du télégramme. Il le lui a arraché en riant. Il s’est pris les pieds dans un fil ; c’est ballot ! Le télégramme, contenant aussi une photo du petit garçon, est tombé dans la machine. La seule photo que la mère possédait comme elle le lui avais précisé. Daniel a juste eu le temps de voir la photo disparaitre dans les engrenages coupant. Il a juste eu le temps de comprendre sa bêtise. Pierre s’est précipité vers lui en meuglant de douleur. Il l’a attrapé et lui a balancé la tête contre la machine. Daniel s’est évanoui. Alors, Pierre l’a pris par les épaules et l’a secoué en criant : “T’a fait quoi ? T’a fait quoi là !” et en y rajoutant plein d’insultes. Et là, un éclair est passé dans ses yeux. un éclair qui m’a fait peur. Il a poussé Daniel contre la machine ; Daniel est tombée dedans. On l’a vu passer sous les engrenages. Puis un hurlement puis un bruit de déchiquetage puis plus rien. Pierre, criant encore, a vu son meurtre et s’est enfui. Je l’ai rattrapé. Adossé au mur, il pleurait. Pour plein de choses sans doute. Il ‘ma regardé et m’a dit : “Tu me défendras ?” – “Oui”, ai-je répondu après une longue hésitation. “Merci” – “De rien, tu es mon frère”. Mais Daniel était mon ami. Je ne le lui dit pas. 

On est sur des chaises qui font mal. Des femmes pleurent. La mère et la femme de Daniel, la femme de Pierre. Personne pleure pour moi. Je n’ai rien à craindre de toute façon. Je suis juste “l’avocat”. L’avocat gratuit et improvisé, le faux-témoin. Mais je n’ai pas de famille du tout. Sauf mon frère. Gustave n’est pas venu au jugement. Il est resté à l’usine pour gagner de l’argent pour ses 2 enfants. Ça y est, le juge Abott arrive. Très réputé, paraît-il. J’en sais rien moi, j’ai jamais fait de jugement. La cérémonie se déroule normalement. Viens mon tour. Je regarde mon papier, mon frère et me lance : “Daniel a provoqué  Pierre en se moquant de lui et surtout en lui faisant perdre un bien infiniment précieux.” Pierre hocha la tête. Je continue. “Il s’est avancé vers Daniel qui a reculé et dérapé. Il s’est cogné la tête contre la machine. Et il est tombé dans la machine qui l’a… broyé.” – “MENTEUR ! hurle la femme de Daniel. Pierre l’a poussé deux fois. Gustave me l’a dit !” Gustave est un traître, me dis-je. – “Il n’était pas là, Gustave. Nous n’étions que 3 dans cette salle-là.” Les joues de la femme était inondées de larmes. Je m’en voulus. Je levai la tête. Un lustre énorme dominait toute la pièce. Ma partie était finie. Elle était très courte. Au fond de moi, j’espérais que Pierre perdrait. Daniel me manquait déjà. On me demanda de partir de la pièce. Et je sortis sans un regard pour Pierre sans savoir si je le revois vivant ou mort, pendu.

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