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Parler ! 

Hugo disait que parler seul et à voix haute, à soi-même, lui faisait l’effet d’un dialogue avec le dieu qu’on porte en soi. Justine avait lu cela quand elle avait quinze ans, et la nuit quand le sommeil s’esquivait par miettes, émanaient les affres du passé. Torturée, avilie, déshonorée, souillée par ce viol incestueux, dieu l’avait abandonnée.
Parler seule et à voix haute, Justine s’en accommodait. Le réguler ce contrôle sur elle-même, puis l’intégrer dans sa façon de vivre, paraissait être l’unique solution pour se résoudre à ne pas tuer le père. Ce père qu’elle fuirait toute sa vie.
Malgré de nombreuses réticences, elle accepta d’épouser un garçon rencontré sur les bancs de la fac. Un an plus tard, elle mit au monde une jolie petite Murielle.
Les années passèrent sans heurt. Justine ne parlait plus seule et à voix haute.
L’enfant grandissait, de plus en plus jolie, de plus en plus femme. Ses résultats scolaires dépassaient les espérances de ses parents. Elle excellait dans toutes les matières. Le patinage artistique comblait ses fins de semaine. Puis, à quatorze-ans, Murielle se métamorphosa en adolescente récalcitrante, menteuse, agressive, s’opposant à toute autorité. Ses notes baissèrent, son sourire s’effaça, elle s’isolait dans sa chambre dès son retour à la maison. Puis, petit à petit, refusa de se nourrir. Séances chez le psy, réunion de famille, répétitions de je t’aime, nous t’aimons, …, elle repoussait toutes les approches.
Alors que Justine passait devant la porte de la chambre de sa fille restée entrebâillée, elle l’entendit parler seule et à voix haute. Murielle était allongée sur son lit, le regard vide, les mains posées sur son bas ventre, des larmes coulaient sur son visage qu’une douleur infinie contractait. Ces rides de souffrance, Justine les reconnaissait. Ce dieu qu’on porte en soi, transformé en démon, elle l’avait côtoyé. Elle n’attendit pas la réponse. Après avoir toqué doucement, elle entra, prit sa fille dans ses bras, lui raconta son histoire.
Sa crainte était scellée. Ce dialogue était le même ! L’entraîneur du club de patinage avait abusé d’elle. Contrairement à Justine dont le secret se révélait vingt-quatre années plus tard, la famille porta plainte. L’homme fut condamné puis incarcéré.
Justine, pour le restant de sa vie, se culpabilisa d’avoir gardé ce secret. Plus jamais elle ne parla seule, mais s’engagea dans une association de prévention contre les crimes sexuels. 

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