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J’ai été votre  compagne pendant de si longues années, alors pourquoi ? Pourquoi me rangez-vous? Qu’ai-je fait pour mériter cela ? Ne vous ai-je point servi avec constance. Et Dieu sait si vous m’avez tapé dessus sans la moindre hésitation.

 J’ai subi vos colères, vos désespoirs, lorsque vous m’arrosiez de boissons diverses et variées selon l’état de vos finances. Vous avez déversé sur moi vos états d’âmes tout comme vos miettes de sandwichs, et les cendres de vos cigarettes, puis de vos cigares.

 C’est grâce à moi que vous êtes devenus ce que vous êtes. Un jour vous fûtes même violent avec moi, me jetant contre le mur après m’avoir sans ménagement jetée à terre. Certes dans les minutes qui ont suivi vous aviez regretté votre geste, mais toutefois celui-ci m’a profondément meurtrie. Ce jour-là je failli perdre mon bras et mon ruban en  avait sauté. Je fus soignée dans la meilleure des cliniques et vous vous êtes montré fort aimable durant plusieurs mois, l’inspiration vous était revenue m’avez-vous dit. Je me suis attelée à la tâche comme jamais, et vous avez été récompensé. Votre roman fut édité par une grande maison,  depuis le succès ne vous quitte plus. Alors pourquoi me remiser au fond du grenier ? Pour un de ces engins qui ne font pas le moindre bruit, corrige vos fautes, font des copier-coller, qui ne nécessitent pas le moindre papier, et que sais-je !

Oui je suis une vieille machine à écrire, encore belle pour son âge, carrossée de noir brillant, de chrome et d’ivoire, et  au fond de mon cœur j’avais espéré que lorsque les temps seraient venus, que lorsque mes touches auraient du mal à s’enfoncer, vous auriez fait preuve de mansuétude à mon égard, me conservant près de vous, dans votre bureau. Je vous trouve bien méchant aujourd’hui, et fort oublieux des moments que nous avons passés ensemble.

 Je ne suis peut-être plus aussi efficace qu’avant, je veux bien, le progrès est passé par là, mais puisqu’il en est ainsi laissez-moi vous rappelez certaines choses. Vous n’aurez jamais le même plaisir que celui que vous aviez avec moi, celui de faire travailler vos méninges, de vérifier l’orthographe, la ponctuation, de mettre vos idées en ordre, de froisser en boule une feuille arrachée à mon cylindre pour la jeter rageusement dans la corbeille, de prendre la gomme crayon pour corriger vos fautes, le petit cliquetis de chaque touche que vous connaissez par cœur au point de savoir si la lettre frappée est la bonne, la petite sonnerie qui vous indique la fin de la ligne, le bruit du bras faisant remonter le  papier que sais-je encore … Voilà ce que vous perdez, maintenant je suis une antiquité à vos yeux ! Dites-vous que j’attends la prochaine panne d’électricité, celle où vous viendrez penaud me trouver, elle arrivera cette coupure, croyez-moi.

Vous vous ravisez, j’en étais certaine, une place près de la fenêtre, au soleil, voilà une place digne d’une machine à écrire comme moi. Merci.

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