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Cela se passe dans un lieu bizarre, probablement un lieu familier car je ne ressens aucune insécurité. Je suis parfaitement conscient, et allongé, un peu à la manière des Romains lors d’une orgie, sur une sorte de bloc de granit de couleur noire, brillant mais sec et froid. Je ne suis pas seul : une jeune femme est là, à proximité, mais à l’extérieur du bloc. Je la connais. Je l’ai connue en tout cas, dans un autre monde…
Derrière moi, une autre présence est manifeste sans que je puisse clairement lui donner corps visage. Ce que je sais, ce que je sens , c’est qu’il me faut accomplir quelque chose pour elle. Un peu comme si elle devait juger et que de ce jugement dépendait ma survie…
La jeune femme est nue sans pourtant qu’on puisse discerner la moindre partie de son intimité anatomique. Je ne vois moi-même que son épaule et son dos, et je sens comme une responsabilité qui m’incomberait en regard de la Présence, de veiller à ce qu’il en soit ainsi. C’est d’ailleurs un sentiment très ambigu qui m’envahit car je connais ce corps par cœur, et je redoute l’idée de vouloir moi-même en protéger les parties les plus intimes du regard de l’autre, l’autre derrière moi…
La jeune femme est bien vivante, éveillée, alerte, mais elle se tient elle aussi allongée à la manière antique sans qu’on puisse dire sur quoi. Il me semble qu’elle flotte dans l’air au-delà du bloc de granit qui surplomberait de seulement deux ou trois mètres le lit presque sec d’une rivière, ou d’un ruisseau. Je lui parle, elle se détourne, me regarde et me répond. Que lui dis-je ? Je ne sais pas , mais je sens qu’il est question de prendre une décision qui la mettrait à l’abri d’une chute terrible ! Elle me demande probablement de la secourir, elle me tend la main, mais le doute m’envahit et la crainte de la voir exposer, ne serait-ce qu’un sein à la vue de la Présence, me terrifie tant qu’il m’empêche d’agir dans l’instant. Je tergiverse, j’analyse, je perds de précieuses secondes, et ce n’est qu’in extremis que je la sauve de la chute, en prenant sa main.
Monte alors en moi le désir de comprendre de quoi je l’ai sauvée ; je me penche légèrement au-delà du bloc noir et lisse pour scruter le fond de la rivière asséchée.
Tout semble normal, immobile, mort.
La jeune femme et moi sommes maintenant complices. Un sentiment très fort nous unit avec une telle puissance que nous pouvons communiquer sans même nous parler. Elle pense en moi, comme je pense en elle. Son corps et le mien, tout en restant séparés ne font qu’un . Je sens son cœur battre dans ma poitrine. J’éprouve ses propres émotions, sa peur, son angoisse…
Je scrute à nouveau le fond de la rivière, mais cette fois avec ses yeux à elle. Tout a changé ! Tout est grouillant, nauséabond, sombre et visqueux. L’ensemble, pourtant, fait masse et la masse , elle, est immobile. Aucun fluide, aucun flux. Mais une chose avance et la chose a une forme : c’est un encornet géant, en partie démembré, disséqué, et dont je distingue précisément l’estomac éventré, et les yeux !
Ces yeux plongent dans les miens, les nôtres devrais-je dire, produisant en nous une énorme et violente bouffée de pitié…
Mais j’ai peur. Je sais qu’il est mort, je sais aussi qu’il n’est pas mort. Le toucher, vouloir l’aider, serat nous condamner.
Elle me souffle : « regarde bien, regarde comme il avance lentement, très lentement… »
D’abord, je ne vois pas ce mouvement qui semble imperceptible mais bientôt j’aperçois des tentacules qui s’allongent progressivement pour ensuite se rétracter et, dans un mouvement de traction faire avancer tous les autres débris du corps déchiqueté. Il faut à chaque effort au moins 3 ou 4 minutes pour ne gagner que 3 ou 4 cm…
Elle me dit encore que je dois tenir sa main au moins aussi longtemps qu’il ne nous aura pas dépassés, sinon, elle tombera et ce sera la fin.
La bête avance. Les tentacules sont parfois précédées de jets explorateurs de petites boules blanches gluantes qui semblent tâter le terrain. J’évite de les regarder tant elles ressemblent à des yeux et comprenant que c’est par ce canal, que la bête pourrait nous entraîner dans son voyage vers les enfers.
Ma bien -aimée flotte toujours, la bête avance, la bête passe, elle accélère un peu , elle accélère encore, elle nous dépasse enfin, puis se lève et disparaît dans un nuage de fumée blanche et d’encre noire !
Le ruisseau chante, Marie et moi sommes allongés dans l’herbe, nus, calmes, heureux pour quelques jours encore…

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