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Je devais, dans cet algophore, insérer prendre son parti de et en roue libre, ainsi qu’un elfe, le chaos, et un pédant.

L’elfe et le chaos sont bien nommés. Quant au pédant, ma foi, son narcissisme parlera pour lui.

*

**

À M… C…

*

**

Il est de mon devoir d’intervenir.

Voilà : alors que j’étais en train de lire les lettres de mes (très) nombreuses admiratrices, une me sauta aux yeux.

Littéralement.

J’eus d’ailleurs du mal à l’attraper, tant elle trépignait et semblait dans tous ses états. Elle paraissait très en colère.

Tremblant, la sueur perlant mon front, je décachetai d’une main fiévreuse la missive toute fraîchement portée par Mercure, mon facteur.

Un bien brave type, mon facteur, et sa femme, une dame épatante.

Mais je m’égare.

Je décachetai donc ce courrier, et là, quelle ne fut pas ma surprise de voir que ma dernière chronique sur ce pauvre bougre, mort écrasé sous le train en partance pour Marignan — train, pour une fois, étonnamment à l’heure — que ma chronique, donc, ne fut guère appréciée.

J’avais le cœur lourd, je l’avoue, mais que pouvais-je y redire ? Je l’avais sommairement expédiée, cette chronique. Fort de mon succès naissant, ayant récolté force médailles, force distinctions, en lice pour le proxime prix Nobel, j’étais tombé dans la certitude que, quelle que fût la qualité de ma prochaine publication, on me gratifierait des mêmes honneurs, l’on m’acclamerait avec la même vigueur, mon tombeau au Panthéon serait déjà réservé, en souvenir de mes succès passés, comme on ne le voit que trop de nos jours.

Comme je m’aveuglais, comme je sous-estimais le discernement de mes chères lectrices !

C’est avec le masque de la honte et de l’infâmie que je reprends, piteux, ma plume.

Oui, mesdames, je l’avoue, ma chronique aurait dû être mieux garnie.

Revenons sur l’affaire, et ses antécédents.

Avant-hier, Mercure, mon facteur — vous ai-je dit qu’il était épatant ? — vient sonner à mon huis.

Dring ! Dring !

— Oui ?

— Un courrier pour vous, Ô mon Dieu (il s’est mis en tête que j’étais son dieu, que voulez-vous ? Je ne pouvais décemment pas lui donner tort…)

Et il partit.

Interloqué (j’avais encore une pile comme ça de lettres d’admirateurs auxquelles répondre) je pris l’enveloppe — ma foi bien lourde — l’ouvrit, et découvrit dedans une montre-gousset, ainsi qu’un feuillet manuscrit.

La montre était brisée sur cette heure fatidique : quinze heures quinze.

Je dépliai le feuillet et en pris lisance.

C’était très étrange.

Je sais que le vieil Hugo s’était adonné au spiritisme, et que ce bougre de Werber se plonge volontiers dans des histoires soporiférantesques de vies antérieures. J’avais moi-même prévu de m’y consacrer, un jeudi, pour faire partie de ce club, pour me donner un petit genre.

Mais je ne m’attendais pas m’y frotter dans ce style-là.

Cette lettre était écrite par la main d’un mort.

N’entendez pas par là que l’individu avait écrit ce courrier avant sa mort. Non non non, trois fois non !

Je dis que ce courrier fut écrit après.

Je me grattais le crâne, fortement troublé. Qu’est-ce que c’était que cette blague ?

J’appelais le service des pompes funèbres.

— Allô, entreprise Bière et Champagne, j’écoute.

— Bonjour, E… E… à l’appareil.

— Le fameux ?

— Lui-même. (Soit dit en toute modestie.)

— Mais c’est un honneur ! (j’en fais trop, vraiment ?) Que puis-je pour vous ?

— Voilà, je viens pour un de vos clients.

— Mais certainement, de qui s’agit-il ?

— D’un certain monsieur Martin.

— Ah oui, pauvre homme. Mort sous un train, si c’est pas malheureux.

— Oui, ce doit être triste…

— Pensez-vous ! La locomotive n’a pas fait de quartiers ! Ou plutôt si, elle n’en a fait que trop !

— Vous me certifiez donc qu’il est bel et bien mort ?

— Autant qu’on peut l’être.

— Et quand cela s’est-il produit ?

— Hier.

— Merci bien, au revoir.

— Au plaisir.

Et je raccrochai.

Après diverses études graphologiques et psychomanciennes, il ne faisait plus aucun doute que ce courrier, livré à la poste un jour après sa mort, avait été écrite par le défunt.

Tout cela me fila la migraine. Après deux cachets d’aspirine, j’ai pris mon parti d’enterrer cette histoire en deux trois lignes jetées çà et là sur une colonne, comme on sait, hélas.

Je vous prie de bien excuser ma malencontreuse maladresse, et de prendre connaissance du courrier de Monsieur Martin :

*

Cher Monsieur E…,

Vous, le parangon de vertu, la fleur de la fleur, le Zeus des lettres, l’Élohim des chants sacrés, le Yahvé des feuilles de chou, c’est à vous, rien qu’à vous, que je veux écrire, que je veux me confesser, afin que ma mort ne fût pas vaine.

J’ai confiance en votre honneur et votre intégrité. Je sais que, devant les vanités du succès, vous irez tout révéler au grand jour, qu’importe le prix. Je sais que vous n’irez pas tout expédier en trois malheureuses lignes, bonnes pour la garniture, pensant que cela passerait.

Je sais que vous n’êtes pas ainsi.

Voilà l’affaire. Je ne connais exactement les détails, mais en tous les cas, j’ai fait en sorte que mon esprit, détaché de mon corps, pourrait s’aller librement d’un monde à l’autre.

Comment ai-je fait, me direz-vous. Je vais y venir.

Commençons par le commencement. J’aime une femme, Angélique. Elle est belle, elle sent la fleur d’oranger, et a le goût de la cannelle sucrée. Elle n’a qu’un seul défaut, celui d’être marié à Georges.

Non pas que j’éprouve une quelconque antipathie envers Georges. Il me paraît être, d’ailleurs, un très bon bougre. Mais vous imaginez bien que j’ai tenté de le rencontrer le moins possible. Georges est chef de gare, exclusivement sur la ligne Brignoles — Marignan.

Oui, j’ai été le premier surpris : il y a une gare active à Brignoles. Que voulez-vous, on en apprend tous les jours.

Pourquoi Georges ne veut-il rouler qu’entre Brignoles et Marignan ? Il y a une chose que je dois vous dire sur Georges, c’est qu’il éprouve, depuis qu’il est petit, et que sa mère lui a lu l’histoire des quatre fils Aymon, qu’il éprouve ainsi une profonde fascination envers le cheval Bayard.

Il sait tout à son sujet, c’est son dada. Du cheval Bayard, il en est venu tout naturellement à l’éponyme chevalier, vous savez, celui qui adouba Françoys Premier. Et où l’adouba-t-il ?

Je vous le donne en mille : après sa victoire, à Marignan !

Voilà.

Vous savez maintenant pourquoi il ne veut être que de cette ligne et d’aucune autre.

Lui parti, je prenais plaisir à venir visiter la belle Angélique.

Nous discutions de tout et de rien, mais un jour, la belle Angélique, se mirant en sa psyché, me dit, d’une voix pâle : « Hélas, mon doux ami, regardez, une petite ridule vient encore de flétrir mon beau visage. Que je voudrais que nos amours durassent toute l’éternité, et même au-delà ! »

Sa tristesse me dola le cœur.

Ce n’était pas vraiment une hantise, mais enfin, c’était une douleur usuelle, qui meurtrissait ses jolis yeux toujours un peu plus à chaque fois.

N’en pouvant plus, je lui promis, un jour, que je trouverai le moyen de cesser à jamais la sénescence de nos corps, même s’il devait m’en coûter l’âme.

Je m’enquerrai alors d’un alchimiste, et je le trouvai. Je lui confessai ma peine, et il me sourit d’un air affable, me rassurant : « Mon ami, j’ai ce qu’il vous faut. »

Il partit dans sa remise, et revint avec deux petits bocaux, dans lesquels remuaient deux corps étranges.

Ce sont des elfes, me dit-il. Après que Chaos, l’être primordial, celui qui gigotait dans cette bille de Big Bang, se fut calmé, il naquit de lui cinq espèces d’êtres primordiaux. Les salamandres, porteuses de flammes ; les sylphides, souffleuses de vents ; les ondines, clapoteuses des mers ; les anges, porteurs des éthers ; et enfin les elfes, liée à la terre et aux arts occultes.

« Je puis mettre en vous ces démons. Ils vous garantiront de la vieillesse, et vous apporteront une jouvence éternelle, à vous, comme à celle qui occupe vos pensées.

J’applaudis et tendai (du verbe tender) vite les griffes sur ces deux beaux spécimens.

Il me les confisqua soudain.

Attendez un instant. Il faut que vous sachiez une chose : une fois que votre âme sera liée à ces élémentaux, jamais plus elle ne pourra s’élever vers les cieux supérieurs, condamnée qu’elle sera alors à errer ici-bas, vers les lieux telluriques d’où ces elfes naquirent.

Mais moi, je m’en fichai, tant que j’étais avec mon Angélique, qu’importe le lieu, si elle n’est pas là, ce serait pour moi l’enfer.

Donnez-les moi.

Je vous aurai prévenu.

Je le payai, et partit avec mon butin. Quand nous fûmes enfin ensemble, Angélique et moi, et que je l’informai de cet art qui nous rendrai immortellement jeunes, elle me sauta aux bras.

Nous touillâmes les entités féeriques dans un thé de verveine mêlé de miel, et les bûmes. Les elfes se lièrent à nos âmes, prodiguant à nos tissus l’éclat de nos vingt ans.

Comme nous étions heureux ! Comme nous nous aimions !

Hélas, vous devinez la suite, comme celle de bien des histoires d’adultère : ce bougre de Georges, un jour, avait oublié chez lui sa montre, une belle montre-gousset en cuivre massif.

Moi, plus échaudé que de coutume, j’allai vite au devant d’Angélique.

Ce fut le drame. Georges entra, nous surprit, et, dans un moment de folie passagère, nous assomma tous les deux.

Il me saucissonna avec une corde, et me traîna jusque la gare. Il me mit sur les rails, regarda sa montre, se pencha vers moi et me susurra à l’oreille : « Mon gaillard, tu en as de la chance ! Pour une fois, ton train sera à l’heure. »

Et pour me montrer qu’il n’était pas un ingrat, il me laissa même son antique clepsydre à côté de moi, pour que je puisse décompter les derniers grains de sable de ma vie.

Le train foudroya mon corps, qui se sépara de mon âme à l’elfe liée.

Voilà pourquoi j’ai un pied dans l’au-delà, et un autre ici. J’ai pu, grâce à l’elfe, me procurer de quoi vous écrire, afin que justice soit rendue à cette bien sordide affaire.

Vous remerciant bien d’avance, vous mon sauveur,

Bien cordialement,

Monsieur Martin.

*

Voilà, vous savez toute l’histoire. Il va de soi que j’ai, après cette missive reçue ce matin et qui me remettait vivement à l’ordre, il va donc de soi que j’ai très énergiquement appelé les autorités à réagir, dans un communiqué fameux que vous lirez demain, en première page du Crépuscule, votre hebdomadaire préféré, et que j’ai fort spirituellement intitulé : Moi aussi, J’accuse !

Vous y lirez combien je condamne comme il se doit ce bougre de Monsieur Martin, coupable éhonté d’adultère, et combien je défends avec virulence le geste de ce pauvre Monsieur Georges, lequel, je n’en doute pas, se fera hara kiri peu après les faits. Ou tout du moins pensera à le faire, car après l’amant, ce sera l’amante qu’il tuera de ses mains nues. Et s’il ne la tue pas, il y pensera.

Pauvre homme !

Il errera alors dans son train qui voguera, en roues libres, sans but, sans arrêt, sans gare, là où les rails le mèneront, et Brignoles, la fière Brignoles, capitale du centre varois, sera de nouveau dénuée de train.

Alors, attristés, nous irons tous brûler des cierges, puis nous pleurerons la perte de notre cher disparu, devant la plaque nouvellement érigée, après un discours très émouvant de monsieur le Maire. Et sur cette plaque nous y lirons, en lettres capitales et noir du deuil encore sanglant — noir du deuil encore sanglant, quelle poësie bédieu ! quelle poësie ! —, ces quelques vers soufflés par une Muse anonyme :

*

Il est 15h15

Le train ne sifflera pas

Saucisson en tranches

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