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Une impossible élection©
CHAPITRE V

Petite, Yarole se sentait illégitime et responsable de tout ce qui pouvait se produire au sein de sa famille. Le divorce de ses parents, la disparition du chien de chasse, la maladie mortelle du cheval de son père, tout, songeait-elle alors, était de sa faute.

C’est à l’issue de son divorce qu’elle décida d’entreprendre un travail sur elle avec un des plus grands pontes de la psychanalyse.
Ce fût, pour elle, des années d’enfer où tous les nœuds qui la contraignaient à accepter l’inacceptable, se démêlèrent petit à petit pour qu’enfin elle acquière les armes dont elle pouvait, désormais, se servir à l’encontre de tout ce qui pouvait bloquer son ascension.
Comme chaque matin, le réveil sonna à six heures.
Les enfants étaient déjà dans la cuisine autour d’un déjeuner copieux quand Yarole apparue toute pimpante.
Seuls quelques échanges impersonnels troublèrent la quiétude des lieux.
Aucun des trois n’aborda la baguenaude alcoolisée, le dîner oublié, les lumières éclairées.
Sept heures sonnaient. Au loin, les phares du bus scolaire avertissaient les enfants qu’il leur faudrait, dans un bref instant, quitter leur mère pour le rejoindre.

Sans effusion et encore moins de baisers affectueux, Katia et son frère confièrent leurs destinées aux substituts parentaux qu’ils s’étaient choisis. Le chauffeur du bus, homme d’une cinquantaine d’années, s’inquiétait chaque matin de leur santé en leur prodiguant, à eux deux et seulement à eux deux, toutes sortes de conseils alimentaires et vestimentaires. Il y avait aussi Jeanne, la fidèle, la soumise, l’inconditionnelle, bras droit de leur mère. Jeanne les avait vu naître, grandir, souffrir, se quereller. Jeanne était, pour les deux enfants, un peu tout à la fois ; amie, confidente, grand-mère, tutrice. Sans elle, la vie leur serait bien difficile à supporter. Ils pouvaient compter sur elle. Finalement, sans Jeanne, Katia et Jaco auraient choisis de vivre chez leur père à Paris avec sa seconde femme.

La sonnerie du téléphone de Madame la Présidente « Allons enfants… » s’intercala dans son esprit agité par moult réflexions qu’elle seule pouvait avoir.

– Allo !…
– Bonjour Yarole !
– Ah, bonjour Serge !… Tu tombes très mal. Que puis-je faire pour toi ?
– J’ai repensé à notre entretien, certes très bref, d’y il y a quelques jours.
– Oui, et alors ?

L’instant était singulier pour Yarole puisqu’au tréfonds de son esprit, Serge représentait une menace. Il fallait qu’elle la joue très fine.

Serge Grant, militant de la première heure, était le seul avec Pascal Janvion à connaître l’existence de la lettre anonyme.

– Tu semblais très inquiète ?…
– Non, non, c’était sur le moment ! Crois moi j’ai d’autres chats à fouetter ! Tu m’appelles pourquoi ?
– Figure toi que j’ai retrouvé une lettre manuscrite de Grenier dans mes archives. Et bien, l’écriture, c’est sûr, c’est la même !…
– Foutaise !… Tu crois qu’Alban ferait une telle erreur ?
– Ben, tu sais, il a peut-être péter un câble !…
– Non, impossible. J’ai vu Grenier hier. Il était … Ah mais oui, au fait, il était …
– Quoi ?

Le silence de Yarole, au bout du fil, interpella Serge qui se dit qu’il valait mieux ne rien dire et laisser sa camarade reprendre la parole. Le claquement d’une main agacée fit écho à sa décision d’attendre.

– Serge, je veux que tu viennes chez moi à 11 heures tapantes. Viens avec le courrier !… Passe prendre Pascal chez lui, pour une fois il arrivera à l’heure !
– Ok, à toute à l’heure !

Le carillon du hall d’entrée était encourageant puisqu’il annonçait à Yarole qu’elle avait encore une bonne heure devant elle pour méditer.

Très vite, dans son esprit, elle se mit à organiser tous les paramètres de cette affaire.

« Grenier auteur d’une lettre anonyme, Grenier participant à une gay pride, Grenier accréditant sa démarche écologique,…, c’est bien ce que je pensais !… Grenier est fait comme un rat mort !… »

Une bonne heure la séparait de cet ultime rendez-vous qui la débarrasserait définitivement de son concurrent. La matinée s’annonçait entrecoupée de beaux rayons de soleil. La fraîcheur du petit vent qui s’insinuait partout à cette époque de l’année ne la décourageât pas. Son k-way, ses bottes et sa longue écharpe en cachemire étaient rangés dans le vestibule toujours prêts à être enfilés à n’importe quelle heure, de jour comme de nuit.

La propriété, qu’elle était parvenue à conserver malgré son divorce, elle y tenait par-dessus tout. La maison, grande et intelligemment construite dans les années quatre-vingts, représentait, au-delà d’une victoire, un havre de quiétude qu’elle appréciait quand elle était seule.

Toutes les haies vieilles de cent ans avaient, à son grand regret, été coupées et remplacées par de hauts murs en pierres de Haims que son ex-mari avait lui-même érigés. Leur résistance au froid, leur coefficient d’absorption de l’eau et leur faible porosité avaient plongé le couple dans d’interminables chamailleries. Somme toute, en y repensant aujourd’hui, elle se dit qu’il avait eu raison. La résidence présentait de nombreux avantages. Elle s’y sentait en sécurité surtout depuis qu’elle avait fait installer un portail électrique dont elle ne se séparait jamais du boîtier.
Où qu’elle soit sur le domaine, la portée de la télécommande était suffisante pour ouvrir à qui elle voulait.

« Allons enfants !…. »

La sonnerie de son Samsung l’irrita quand elle vit la photo de Serge s’afficher.

– Oui, quoi encore, Serge ? Je t’ai dit de venir chez moi à 11 heures !
– Euh, je ne sais pas trop comment t’annoncer ça,…..
– Au fait, viens-en au fait !
– Pascal est à l’hôpital, il a eu un accident de moto ce matin à quatre heures.
– A quatre heures ?… mais que faisait-il si tôt dehors ?
– Il semblerait qu’il venait chez toi.
– Je ne comprends pas !… Pourquoi chez moi ?…
– Comment veux-tu que je le sache ?
– Tu sais comment ça c’est passé et où exactement ?
– Les pompiers et les gendarmes ont été prévenus par téléphone. La personne n’a pas donné son nom. Il a été retrouvé sur ta départementale au niveau de l’entrée de la fabrique de nougatine. C’est ce qui me fait te dire qu’il venait chez toi.
– C’est une histoire de fous !…
– J’en conviens !…
– Et tu sais comment il va ?
– Non, les gendarmes refoulent tous les curieux et particulièrement la Presse que quelqu’un a forcément appelée.
– Je file à l’hôpital. Ils me laisseront entrer.
– Ok Yarole, tiens moi au courant !…
– Viens quand même déposer le manuscrit dans ma boite aux lettres. Je t’appelle dès que j’ai plus d’infos.

Le Centre Hospitalier Universitaire était à deux pas de chez elle.
En roulant, elle se posa mille questions sur l’accident. Son esprit dévia, cependant, sur des pensées plus politiques. Ce CHU était sa bataille. Elle ne supportait pas qu’il fût construit sur un terrain agricole qui appartenait à sa famille et surtout parce que les plans ressemblaient à la majorité des autres pôles médicaux érigés dans toutes les grandes villes de France.
Comme toujours, Yarole voulait y laisser son empreinte. Le combat fût âpre et interminable mais il était hors de question qu’elle négocie avec le Ministère de la Santé. Elle faisait la loi dans sa Région et comptait bien arriver à ses fins. Les signaux sonores qu’elle perçut de plus en plus rapprochés, de plus en plus forts, lui indiquaient qu’elle devait mettre un terme à ce foisonnement de souvenirs qui l’envahissait régulièrement quand elle était confrontée à quelque événement inattendu.
Un car bleu stationnait devant l’entrée exclusivement réservée aux taxis. L’adjudant chef Poirier se tenait à l’arrière.
Sans se préoccuper des nombreuses pancartes interdisant l’arrêt, la Présidente de Région gara son véhicule derrière le car.

– Poirier !…
– Oui ?… Ah, bonjour Madame la Présidente !…
– Veuillez demander à l’un de vos hommes d’aller garer ma voiture sur le parking. Je monte voir Monsieur Janvion.
– Bien sûr Madame la Présidente !

Yarole adorait ressentir cette satisfaction de l’ordre exécuté dans l’instant, sans contestation, légitimé par sa fonction.

– Poirier ! Vous êtes seul ?
– Non, Madame, Julien me seconde.
– Dans ce cas, accompagnez moi !

Elle tenait à entrer dans le hall escortée d’un représentant de la force de l’ordre pour justifier sa présence en qualité de Présidente de Région.
Ainsi, rien ni personne ne se permettrait de la refouler.
Tristement banal, informel, froid, trop éclairé, le hall du CHU grouillait de monde. Elle avait réussit à contrer les plans des extérieurs, les couleurs des chambres et couloirs de certains services sans obtenir gain de cause sur l’architecture.

Poirier la précédait et la fit entrer dans l’un des ascenseurs réservé au personnel.
Le couloir du service de chirurgie alimentait une cinquantaine de chambres. L’adjudant la guida directement vers celle de Janvion.

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