AlgoMuse Éditeur associatif
5
(3)

Une vie de vélo

Le vélo presque neuf n’avait pas vu la lumière depuis fort longtemps, à tel point qu’il en était déprimé, carrément au fond du trou. Dans la demi pénombre de cette cabane de jardin sordide, il attendait en vain que l’on vienne le prendre, le sortir, lui faire faire une balade en pleine nature. Mais voilà. Plus rien de tel n’était advenu depuis un temps infini, alors qu’auparavant il avait connu une existence vélocipédique. Ses pensées depuis quelque temps tournaient en rond. Notre vélo radotait. Il parlait même tout seul et tout haut :

  • Ah que cette période passée fut belle avec cette toute jeune fille qui était mon utilisatrice. Comment les humains ne se rendent-ils pas compte qu’ils peuvent être blessants, critiques, méchants avec nous les vélos. De plus être né vélo d’enfant n’est pas une sinécure. Je vous raconte.
  • Je n’ai en fait aucun souvenir de ma naissance. J’ai entendu dire que je venais d’Asie. Enfin pas tout. Mon corps est composé de divers éléments. Le cadre viendrait d’Asie, mais les freins, le pédalier et tout ce mécanisme avec la chaine et autres pignons viendraient plutôt d’Italie. Le reste, je ne sais pas trop. Tout cela aurait été assemblé en France et hop c’est ce jour là que je suis né. Je suis par conséquent un vélo français, estampillé bleu, blanc, rouge.
  • Mes premiers souvenirs remontent au jour où je suis sorti du carton pour être exposé dans ce fameux magasin où j’entendais différents commentaires désobligeants – je n’aime pas la couleur, il est moche, trop petit, trop grand – et d’autres plus élogieux – comme il est beau, pourrait-il m’aller ? J’adorerais avoir ce beau vélo –
  • Finalement un soir, juste avant la fermeture, alors que je commençais à attendre la nuit réparatrice, le silence bien faisant, quelqu’un me prit et m’emporta. Le lendemain je me retrouvais dans un jardin pour ce qui me semblait être une fête, et c’est ce jour là que je compris que j’étais offert à une fillette comme cadeau d’anniversaire. Grâce à elle je fis mes premiers tours de roues, mes premiers tours de jardin. Puis en groupe restreint je découvris les petites routes et les chemins caillouteux. Ce fut pour moi une période heureuse. Je vivais pleinement ma vie de vélo.

Bien sûr, je trouvais toujours ces balades trop courtes et m’en confiais aux autres vélos de notre petit groupe.

  • C’est tout à fait normal me dirent-ils. Tu es un vélo d’enfants et les enfants ne vont jamais très loin, ils sont vite fatigués et cela se comprend. D’abord ils sont jeunes, ont sans doute mille choses à faire et toi en tant que vélo, tu n’es qu’un jouet parmi d’autres. Nous les vélos d’adultes, en dehors de ces petites sorties d’accompagnement des enfants, sommes régulièrement chevauchés par des cyclistes téméraires et sportifs. Bien que sportifs… cela dépend de notre propriétaire. Quoi qu’il en soit les adultes font du vélo de façon plus efficace. En plus nous sommes mieux conçus et de meilleure qualité. Plus légers bien que plus grands, car nous sommes réalisés en aluminium lorsque les vélos d’enfants comme toi sont le plus souvent en acier bien plus lourd. Il en va de même pour tout le matériel, pédales, pignons. Sans compter un nombre de vitesses plus important qui permettent aux adultes de se vanter de gravir des cols et autres montagnes.
  • Oui, je comprends mieux, mais moi en ma qualité de vélo d’enfants je permets aux futurs adultes de se perfectionner pour plus tard et de prendre goût à ce loisir, car nous sommes des fournisseurs de loisirs.
  • C’est indéniable ton rôle est prépondérant, des plus utiles. Pour autant les enfants grandissent vite et c’est pour cela que tu vas être abandonné, prépare toi à ce que cette jeune adolescente devienne une jeune fille qu’elle ne puisse tout simplement plus monter sur ta selle trop basse. Ou encore et tout simplement qu’elle te snobe et t’abandonne parce qu’elle sera passée à autre chose. Tous les vélos d’enfants se plaignent d’être abandonnés un jour ou l’autre et surtout depuis qu’il y a chez les humains cette mode des écrans qui les éloignent des activités extérieures dont ils auraient pourtant un grand besoin.
  • Abandonné ? eh bien je crois pouvoir dire que j’en suis là. Pourtant c’était génial les quelques fois où cette pré-adolescente m’a emmené sur une extraordinaire piste de pumping-bike comme elle le disait elle-même. Un circuit tout en bosses et virages relevés. Après m’avoir élancé par un pédalage énergique, elle cessait de pédaler, jetant tout son corps dans la descente et se redressant tout en tirant sur le guidon dans la montée. Je sentais ma suspension de ma fourche faire de rapides mouvements de haut en bas et de bas en haut. J’y ai pris un plaisir extrême et je peux dire qu’elle aussi. D’ailleurs tous les deux nous sommes retournés régulièrement au pumping-bike. Nous faisions un beau couple. Les gens autour de la piste ne se lassaient pas de nous regarder. Les plus jeunes applaudissaient. Ma jeune écuyère connaissait un certain succès, auquel je n’étais pas étranger.
  • Et puis plus rien ne se passa, plus de sorties, plus de pumping, plus rien, le néant, la mélancolie. Et je suis là à ruminer et à radoter toujours les mêmes histoires dans cette cabane sordide qui me sort par les pédales.

Finalement, lors d’une belle journée de printemps la porte de la cabane s’ouvrit, le soleil jaillit à l’intérieur et un jeune garçon accompagné d’un adulte entrèrent à la suite de l’homme qui l’avait embarqué lorsqu’il était dans le magasin.

  • Oui déclara ce dernier, j’ai passé une annonce dans le Bon Coin pour vendre le vélo de ma fille. Elle a grandi d’un coup, il est devenu trop petit. Vous pouvez vérifier, hormis la poussière il est en bon état, comme neuf. Le jeune garçon enthousiaste ajouta « c’est exactement le vélo dont je rêve pour aller au pumping-bike ».

Ce jour là une nouvelle existence s’ouvrit devant notre vélo qui jaugea le gamin. Il lui paraissait bien jeune et un peu petit. Notre vélo en déduisit que son avenir en serait d’autant plus long, qu’enfin il repartait pour un nouvel épisode, qu’il allait revoir cette nature qui lui avait tant manquée et il sentit qu’il allait bien s’amuser avec ce petit garçon.

0

Cliquez sur un cœur pour voter !

Les Algomusiens ont voté... 5 / 5. Votants : 3

Aucun vote. Soyez le premier à voter !

Partager ?