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C’est par un contrôle de routine que la journée commençait pour le brigadier Winston. Il ne pouvait imaginer, au moment où il procédait à la vérification des papiers de la conductrice, à quel point il allait regretter de s’être intéressé à ce véhicule.

Il avait vu la petite voiture, un joli modèle électrique, faire un stop glissando, comme il disait. (Et bien non! Il fallait le marquer, le stop). Alors, il avait fait des appels de phare à la conductrice pour qu’elle s’arrête. Quel zèle idiot! Si elle avait refusé d’obtempérer, elle se serait peut-être enfuie et il n’en serait pas là…

Clignotant, arrêt sur le bas-côté de la route. Winston descend de voiture et, en marchant vers la portière de la conductrice, inspecte rapidement le véhicule. Plaque d’immatriculation locale. Il note mentalement le numéro. Arrivé à hauteur de la conductrice, il la regarde au travers de la vitre restée fermée. Il est saisi par son regard. «Athéna aux yeux de chouette ». Cette phrase émerge à sa conscience venue de quelque (déjà lointain) cours de latin. On ne saurait dire de quelle couleur sont ces yeux. Ils le fixent, grands et assez ronds, et il a le sentiment dérangeant qu’ils flottent devant le visage de la conductrice. Il parvient à sortir de ce quasi envoûtement quand la vitre se baisse. La conductrice lui sourit:

« Bonjour.

– Bonjour Madame, vous avez presque grillé le stop. Il faut, à l’avenir, bien marquer l’arrêt au stop. Sinon, c’est un céder le passage. C’est très différent.

– Ah, c’est pour ça…mais oui, vous avez entièrement raison… »

Sa voix est celle qu’elle prendrait pour s’adresser à des personnes âgées, ou des patients. Un léger sourire flotte sur son visage lisse comme un masque. Seules quelques rides aux coins des yeux la font paraître humaine. Décidément quelque chose dérange Winston dans ce visage lisse et ce regard pénétrant. 

« Pourrais-je voir vos papiers et ceux du véhicule? »

Elle marque un temps d’arrêt et son sourire se fige.

« Bien sûr. Mon sac est à l’arrière. »

Elle ouvre la portière, obligeant Winston à reculer. Elle est vêtue de noir et porte des gants de même couleur. Elle se penche vers le siège arrière et le hurlement d’une sirène retentit. Le cœur de Winston fait un bond.

« Allons, Bastet, ce n’est rien, un gentil policier qui fait un contrôle de routine… »

La conductrice se relève, un petit sac à la main, et adresse un grand sourire à Winston. Ses dents sont immenses et très blanches. 

« C’est mon chat…elle a très peur en voiture et miaule d’une façon…bruyante. »

Winston risque un œil vers les sièges arrière sans s’approcher. (Depuis quand est-il si peureux?). Il y a effectivement un chat noir dans un panier. On devine des yeux dorés agrandis par la peur ou la colère. 

« Bastet a été très angoissée…il est temps qu’elle retourne chez elle. » En disant cela, la femme en noir a pris une voix un rien plus profonde, moins douçâtre.

Elle fouille dans son sac et Winston remarque des broderies blanches sur ces gants noirs. Un crâne dont émergent des fleurs, et sur l’autre un oeil ouvragé. Alors que le brigadier commence à trouver tous ces éléments trop ésotériques à son goût, un choc retentit dans le coffre arrière de la voiture. La femme lui tend son permis. Elle feint d’ignorer le bruit, mais ses yeux se sont imperceptiblement agrandis et fixent le brigadier avec dureté. 

« Voilà…la carte grise est dans la boîte à gants.

– Madame, pouvez-vous ouvrir le coffre, s’il vous plaît? »

Elle l’ignore et contourne rapidement la voiture. Elle met un genou sur le siège passager et Winston ne voit plus ce qu’elle fait. Un nouveau choc retentit dans le coffre. 

« Qu’y a-t-il dans votre coffre, Madame? »

Il actionne l’ouverture et soulève le hayon avec précaution. Un homme, plutôt jeune, bas de survêtement, baskets, blouson vert, ligoté, yeux exorbités, s’agite comme il peut dans le coffre. Appeler des renforts, vite…

Quelque chose vient de piquer Winston dans le cou. Il se retourne. La femme en noir est à quelques pas de lui, un objet tubulaire dans la main. Elle le contourne en silence et lui passe les bras autour de la poitrine au moment où il s’écroule. 

Il veut émerger mais retombe dans un demi-rêve où se mêlent sarbacane, crâne fleuri, chat noir, stop glissant et yeux de chouette. Il finit par se réveiller sous l’effet de l’air froid. Il est allongé sur une dalle, attaché par ses propres menottes à une grille en fer.  Son cœur se met à battre la chamade. Il tente une approche:

« Je suis de la police! Ça peut encore s’arranger si vous prenez la bonne décision! 

– La bonne décision est déjà prise, on s’en va avec le chat, on laisse un message à ceux qui voudraient à l’avenir retenter de la kidnapper, et dès que possible, on prévient tes collègues que tu es attaché dans l’ancien cimetière, mausolée de Séraphine Argwarc’h. 

– Attention, déjà que conduire sans permis est passible de 15000€ d’amende et un an de prison! 

– Curieux, votre façon de vous défendre », fait la voix douce qu’il connaît. 

La première voix était plus âgée, et appartient à une femme aux cheveux blancs bouclés qui porte un long manteau bordeaux. Elle tient le panier de Bastet. 

« Le type dans le coffre, il est où?

– Ne vous inquiétez pas pour lui. On en entendra plus parler, fait la conductrice à la sarbacane, d’un ton rassurant et raisonnable. 

– Vous devez comprendre que l’on ne peut pas laisser des crétins nous enlever nos chats pour nous emmerder ou pour avoir une rançon, comme ces idiots! dit la femme aux cheveux blancs.

– Mais il est où ?

– Dans un endroit paisible, fait la conductrice, comme si elle parlait gentiment à un enfant un peu lent. 

– Vous aurez tout oublié dans peu de temps », conclut la femme au manteau en appliquant une compresse sur le nez de Winston…

Quel zèle idiot…

Il ne put jamais expliquer ce qu’il faisait là, menotté à une grille dans l’ancien cimetière dont les pierres tombales s’effondrent une à une dans la mer au gré de l’érosion de la falaise. Pourtant, quand il est revenu voir ce mausolée, il a été interpelé par le visage en médaillon scellé sur la tombe. Un vague sentiment de déjà vu devant ces yeux de chouette, comme un fil qu’il voudrait attraper mais qui se dérobe. 

Autre fait inexpliqué, un jeune (connu négativement des services de police), a été retrouvé deux jours après Winston. Un sourire béat aux lèvres, il cueillait de la bruyère. Il a raconté avoir été embauché par la magicien d’Oz ou Gandalf pour kidnapper le chat du clan des sorcières adverse. Il avait sur lui 2000€. Il coule des jours paisibles, dans une douce et constante attitude de ravi de la crèche, dans un établissement adapté

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