AlgoMuse Éditeur associatif
Le joueur d’échecs (une sorte d’hommage à Stefan Sweig – qu’il me pardonne…)

Le joueur d’échecs (une sorte d’hommage à Stefan Sweig – qu’il me pardonne…)

Le roi est nu. Sa Dame a disparu, les fous et les tours ont insuffit. Le roi est nu, il va mourir. Ne reste à ses côtés qu’un pauvre cavalier ; un chevalier errant, un chevalier tremblant…

Je le sais, et Dietrich en jouit ; je le sens. Il n’est pas mon ennemi, il est mon adversaire, mais quand il savoure d’avance la fin de la partie, je le hais ! C’est plus fort que moi.

Me viennent alors des idées de suicide, d’un monarque qui fuit, qui se retire jusqu’à ne plus être atteignable, touchable, …couchable.

Mais Dietrich est allemand. Il est intelligent. En tout cas, il est doué de cette intelligence qui m’est à moi, pauvre latin, si étrangère que j’en comprends à peine le sens : l’intelligence des faits.

Grâce à elle – à cause d’elle ?–, il a noté chaque mouvement ! Son petit calepin rouge est plein de gribouillis que lui seul, probablement, peut déchiffrer…

Oh, ce n’est pas faute d’avoir essayé de m’y convier, je te l’ai dit : “Dietrich est mon ami” ; mais comment pourrais-je passer ainsi du conte de fée au compte de dés ?

Une fois encore, j’ai échoué. La partie est perdue. C’est Dietrich qui l’a gagnée…

Alors, comme chaque fois, je me rassure : “avons-nous, jamais, joué la même ?”…

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Une vie de vélo

Une vie de vélo

Une vie de vélo

Le vélo presque neuf n’avait pas vu la lumière depuis fort longtemps, à tel point qu’il en était déprimé, carrément au fond du trou. Dans la demi pénombre de cette cabane de jardin sordide, il attendait en vain que l’on vienne le prendre, le sortir, lui faire faire une balade en pleine nature. Mais voilà. Plus rien de tel n’était advenu depuis un temps infini, alors qu’auparavant il avait connu une existence vélocipédique. Ses pensées depuis quelque temps tournaient en rond. Notre vélo radotait. Il parlait même tout seul et tout haut :

  • Ah que cette période passée fut belle avec cette toute jeune fille qui était mon utilisatrice. Comment les humains ne se rendent-ils pas compte qu’ils peuvent être blessants, critiques, méchants avec nous les vélos. De plus être né vélo d’enfant n’est pas une sinécure. Je vous raconte.
  • Je n’ai en fait aucun souvenir de ma naissance. J’ai entendu dire que je venais d’Asie. Enfin pas tout. Mon corps est composé de divers éléments. Le cadre viendrait d’Asie, mais les freins, le pédalier et tout ce mécanisme avec la chaine et autres pignons viendraient plutôt d’Italie. Le reste, je ne sais pas trop. Tout cela aurait été assemblé en France et hop c’est ce jour là que je suis né. Je suis par conséquent un vélo français, estampillé bleu, blanc, rouge.
  • Mes premiers souvenirs remontent au jour où je suis sorti du carton pour être exposé dans ce fameux magasin où j’entendais différents commentaires désobligeants – je n’aime pas la couleur, il est moche, trop petit, trop grand – et d’autres plus élogieux – comme il est beau, pourrait-il m’aller ? J’adorerais avoir ce beau vélo –
  • Finalement un soir, juste avant la fermeture, alors que je commençais à attendre la nuit réparatrice, le silence bien faisant, quelqu’un me prit et m’emporta. Le lendemain je me retrouvais dans un jardin pour ce qui me semblait être une fête, et c’est ce jour là que je compris que j’étais offert à une fillette comme cadeau d’anniversaire. Grâce à elle je fis mes premiers tours de roues, mes premiers tours de jardin. Puis en groupe restreint je découvris les petites routes et les chemins caillouteux. Ce fut pour moi une période heureuse. Je vivais pleinement ma vie de vélo.

Bien sûr, je trouvais toujours ces balades trop courtes et m’en confiais aux autres vélos de notre petit groupe.

  • C’est tout à fait normal me dirent-ils. Tu es un vélo d’enfants et les enfants ne vont jamais très loin, ils sont vite fatigués et cela se comprend. D’abord ils sont jeunes, ont sans doute mille choses à faire et toi en tant que vélo, tu n’es qu’un jouet parmi d’autres. Nous les vélos d’adultes, en dehors de ces petites sorties d’accompagnement des enfants, sommes régulièrement chevauchés par des cyclistes téméraires et sportifs. Bien que sportifs… cela dépend de notre propriétaire. Quoi qu’il en soit les adultes font du vélo de façon plus efficace. En plus nous sommes mieux conçus et de meilleure qualité. Plus légers bien que plus grands, car nous sommes réalisés en aluminium lorsque les vélos d’enfants comme toi sont le plus souvent en acier bien plus lourd. Il en va de même pour tout le matériel, pédales, pignons. Sans compter un nombre de vitesses plus important qui permettent aux adultes de se vanter de gravir des cols et autres montagnes.
  • Oui, je comprends mieux, mais moi en ma qualité de vélo d’enfants je permets aux futurs adultes de se perfectionner pour plus tard et de prendre goût à ce loisir, car nous sommes des fournisseurs de loisirs.
  • C’est indéniable ton rôle est prépondérant, des plus utiles. Pour autant les enfants grandissent vite et c’est pour cela que tu vas être abandonné, prépare toi à ce que cette jeune adolescente devienne une jeune fille qu’elle ne puisse tout simplement plus monter sur ta selle trop basse. Ou encore et tout simplement qu’elle te snobe et t’abandonne parce qu’elle sera passée à autre chose. Tous les vélos d’enfants se plaignent d’être abandonnés un jour ou l’autre et surtout depuis qu’il y a chez les humains cette mode des écrans qui les éloignent des activités extérieures dont ils auraient pourtant un grand besoin.
  • Abandonné ? eh bien je crois pouvoir dire que j’en suis là. Pourtant c’était génial les quelques fois où cette pré-adolescente m’a emmené sur une extraordinaire piste de pumping-bike comme elle le disait elle-même. Un circuit tout en bosses et virages relevés. Après m’avoir élancé par un pédalage énergique, elle cessait de pédaler, jetant tout son corps dans la descente et se redressant tout en tirant sur le guidon dans la montée. Je sentais ma suspension de ma fourche faire de rapides mouvements de haut en bas et de bas en haut. J’y ai pris un plaisir extrême et je peux dire qu’elle aussi. D’ailleurs tous les deux nous sommes retournés régulièrement au pumping-bike. Nous faisions un beau couple. Les gens autour de la piste ne se lassaient pas de nous regarder. Les plus jeunes applaudissaient. Ma jeune écuyère connaissait un certain succès, auquel je n’étais pas étranger.
  • Et puis plus rien ne se passa, plus de sorties, plus de pumping, plus rien, le néant, la mélancolie. Et je suis là à ruminer et à radoter toujours les mêmes histoires dans cette cabane sordide qui me sort par les pédales.

Finalement, lors d’une belle journée de printemps la porte de la cabane s’ouvrit, le soleil jaillit à l’intérieur et un jeune garçon accompagné d’un adulte entrèrent à la suite de l’homme qui l’avait embarqué lorsqu’il était dans le magasin.

  • Oui déclara ce dernier, j’ai passé une annonce dans le Bon Coin pour vendre le vélo de ma fille. Elle a grandi d’un coup, il est devenu trop petit. Vous pouvez vérifier, hormis la poussière il est en bon état, comme neuf. Le jeune garçon enthousiaste ajouta « c’est exactement le vélo dont je rêve pour aller au pumping-bike ».

Ce jour là une nouvelle existence s’ouvrit devant notre vélo qui jaugea le gamin. Il lui paraissait bien jeune et un peu petit. Notre vélo en déduisit que son avenir en serait d’autant plus long, qu’enfin il repartait pour un nouvel épisode, qu’il allait revoir cette nature qui lui avait tant manquée et il sentit qu’il allait bien s’amuser avec ce petit garçon.

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Coquetterie

Coquetterie

 Je ne suis pas coquette. J’associe souvent cette lacune au manque de connexion avec ma mère. Au début, elle a bien essayé de m’apprendre, ou plutôt de choisir pour moi ce à quoi mon physique devait ressembler. À l’adolescence, aube de mon affirmation, il est devenu clair que nos goûts, avis et personnalités étaient bien trop différents. Je ne rentrais pas dans son moule; ce qui a eu pour résultat un soudain abandon de son poste de mère.

Il m’arrive fréquemment de devenir la mission d’autres femmes, des femmes plus élégantes que moi. Elles voient en mon physique un potentiel qui pourrait être décuplé par leurs savants conseils et dons d’accessoires de coquetterie. J’aime être leur poupée, croire, imaginer avec elles que demain, je serais une femme nouvelle, plus soignée, plus apprêtée. De ces attentions particulières et ponctuelles, j’embrasse un sentiment maternel, sentiment dont ma vie est tristement dépourvue. 

Je possède la relique d’une de ces expériences; une trousse de maquillage bouffante, en simili-cuir orange. J’ai recueilli grâce à elle de nombreux compliments de la part de mes pairs féminins. Occasionnellement, elle m’a permis de me sentir membre de la communauté des femmes coquettes.  

Aujourd’hui, après huit années de fidèle service, le beau simili cuir orange est effrité ; tout comme s’est effritée ma relation avec ma mère.

une lueur vacillante

une lueur vacillante

Qui suis-je ? avez-vous déjà imaginé qu’une bougie puisse être victime d’une crise existentielle profonde ? Cet objet simple, utile et désuet à la fois, n’est pas censé se poser trop de questions me direz-vous, et pourtant…

Je suis pour ma part une bougie qu’on appelle d’intérieure, senteur florale, élément de décoration et de relaxation. Mes propriétaires actuels m’utilisent dans certains moments propices, souvent à deux, et je suis parfois la témoin de scènes langoureuses et tendres ou de dîners romantiques et j’aime ça, même si à chaque utilisation un sentiment ambivalent me saisit, partagé entre la joie d’illuminer leur vie et l’angoisse de la mort qui se rapproche dès que ma mèche se consume. J’ai déjà vu plusieurs collègues partir, et j’ai conscience d’être bien mieux lotie que mes sœurs, bougies d’anniversaires dont l’espérance de vie n’est en rien proportionnelle à la joie qu’elle procure…

Mais cette peur me taraude et j’apprécie de moins en moins voir s’approcher l’allumette et ce encore plus depuis que j’ai appris cette terrible nouvelle, une amie ayant brûlé une maison entière en tombant d’une table… Ce pouvoir que nous avons d’embellir des vies et de les détruire en quelques minutes, cela me pèse et j’aspire à me reposer dans un placard, que ma cire s’empoussière et qu’on m’oublie… Mieux vaut une existence ennuyeuse et longue qu’incandescente… peut-être…

 

Vie de monarque

Vie de monarque

Ah ! Quelle belle vie nous menions, ma reine et moi, dans notre château de papier ! 

La cour était grande, avec les trèfles, les carreaux, les piques, les valets, les coeurs…

Notre société fonctionnait bien : les valets étaient nos fidèles serviteurs, toujours à nos côtés. 

Les carreaux se lavaient et s’y tenaient : car c’étaient les esclaves, quelque peu maltraités je l’avoue… 

Les trèfles étaient les bourgeois de la cour, qui avaient beaucoup de chance, surtout s’ils faisaient partie d’une fratrie au nombre de 4.

Les cœurs se trouvaient toujours dans des histoires d’amour… 

Les piques eux aussi étaient riches, mais faute de chance, ils piquaient l’argent aux autres ! 

Nous étions le Roi et la Reine Noirs, et nos voisins, nos pires ennemis, étaient le Roi et la Reine Rouge… 

Et puis un jour, un malotrus s’est permis de tout bousculer : avec le Roi Rouge, nous étions censés nous entendre et faire la paire. La prochaine fois, je serai mieux préparé à ce genre d’invasion… 

Néanmoins, si j’avais été le roi d’un jeu d’échec, j’aurais pu me battre sur un fidèle destrier, affronter le Roi Blanc, cette fois… 

Mais je n’ai pas choisi qui j’étais, c’est marqué noir sur blanc sur un rectangle en carton. 

 

Sac à rêves

Sac à rêves

Moi? Je suis un sac, voilà tout. Je suis très beau, tout de même. J’ai des spirales, des couleurs dorées, vertes et bleues. Je suis grand, je suis utile. Mais ma vie? Elle est banale. J’aurais tout gagné à être un sac poubelle… Moi, à l’intérieur, je suis pourtant plein de fantaisie, comme mon physique! Je voudrais dans ma vie plus de hauts, moins de bas… 

J’ai été cousu par une dame assez forte, mais qui n’est pas couturière. La dame qui m’a cousu s’appelle Orev. Orev prend des cours de couture. Un jour, elle m’y a emmené. Les dames, ses copines, m’ont admiré en poussant des exclamations. Et vas-y que je te prends une photo, et vas-y que je te l’envoie… Que je te la montre… Dans l’atelier, je suis très aimé! On repart. 

Le temps passe, passe… Apparemment, on parle de moi.

Un beau matin, Orev me prend dans ses bras, et me chuchote:

-C’est le grand jour!

Je suis vide, et pourtant elle m’emmène. On arrive dans une salle avec des projecteurs éblouissants, des caméras de partout…  On me filme, on filme Orev. On ne parle que de moi! Mais pourquoi? Orev me dit que je suis une vraie star! Que je suis si beau que nous sommes connus, à présent! Je suis si content! Elle ne me ment pas! Des journalistes défilent dans le salon, je me vois à la télé… 

Ca y est; je crois que j’ai compris: tout le monde dit qu’Orev coud bien. C’est moi l’exemple! En fait, on me dit que je resplendis, que je suis beau! Et on loue Orev pour ses talents de couturières… 

2 mois après, je suis dans une vitrine, sur un petit podium. Des milliers de sacs me ressemblent et m’entourent! 

A présent, j’ai lancé une nouvelle mode, à spirales et à couleurs! 

FIN