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Grosse fatigue

Le député dépité déprimait loin de ses administrés qui l’avaient délaissé. Il avait mis dans sa petite valise en pécari le strict nécessaire pour un court séjour, pensait-il… juste un peu fatigué ! disait-il… En réalité, il faisait n’importe quoi, il “députait” si mal, en semant le désordre, qu’on dut le décharger de toute responsabilité. On l’avait enfermé ici, sans tambour ni trompette, dans cette demeure cossue, prison mordorée pour les cerveaux brouillés, les malmenés de la vie, les mal aimés, les paumés, qui passaient de longues heures mornes dans la vaste galerie vitrée donnant sur un petit jardin fleuri qu’ils ne regardaient plus, prostrés dans de vieux fauteuils en rotin aux agaçants grincements, sans échanger le moindre mot. Ils attendaient, sans vraiment savoir quoi… ils espéraient une chose qui n’arrivait jamais, le regard vide, en fumant sans relâche, seule activité qu’ils s’autorisaient.
Notre homme, habitué aux salamalecs d’une population en quête d’avantages, dédaigna tout commerce avec ceux de la galerie, les jugeant par trop ordinaires. Au bout de quelques jours, privé de ses fonctions, il se mit à dépérir. Il promenait sans cesse l’ombre de lui-même entre ces quatre murs, certes, de bonne facture…mais le luxe, pour un dépressif, reste une notion abstraite et secondaire.
Palsambleu ! Se dit-il un jour dans un sursaut de lucidité, député ! ce n’est pas rien ! Il rasa alors sa barbe négligée depuis plusieurs semaines et son miroir, satisfait de cette métamorphose, lui souffla la solution, le bon filon pour retrouver sa superbe : quoi de mieux que le reflet de soi-même pour exercer son éloquence ?
Et depuis, chaque jour, bien campé devant son lavabo, le torse bombé, fixant son reflet avec une fierté non dissimulée, il relate, en longues phrases alambiquées, sa vie à l’assemblée, ses expériences sur le terrain, etc… Il imagine des scénarios, des discussions. Il s’enflamme, il disserte, il paraphrase, il gesticule, il périphrase. Puis il se perd, s’embrouille, se désespère, le teint brouillé et l’œil humide. Les personnes, les moins abattues par les traitements drastiques, peuvent assister à ces envolées lyriques teintées de désespérance dans la chambre du député à la seule condition de ne pas interrompre ou perturber l’orateur.
N.B. : L’usurier, qui faisait partie du défi et aurait dû figurer dans mon texte, n’a pas pu y participer. C’est bien dommage. Il aurait pu imaginer quelque truculence qui aurait fait trembler cette honorable maison mais son agitation était telle et son état si préoccupant qu’il lui a été administré une sévère cure de sommeil.

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