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L’exploration du manoir faisait monter à l’esprit de Pierre de douloureuses pensées. Cette maison n’était pas la sienne et elle ne l’avait jamais été. Armand, grand couturier et riche propriétaire des lieux dont aujourd’hui il allait peut-être hériter à contrecœur, était bien l’auteur de ses jours mais jamais il ne l’avait considéré comme son père. Le moment de la naissance de Pierre fut aussi celui du décès en couche de sa mère et le bébé fut alors confié à ses grands-parents, et même si l’homme d’affaire avait alors subvenu aux besoins de son enfant jusqu’à ce qu’il devienne un homme indépendant jamais il ne lui avait manifesté le moindre amour.

Pierre pénétra dans le superbe bureau Art déco et se dirigea vers la table de travail en acajou qui occupait le centre de la pièce. Depuis l’AVC qui lui avait laissé d’importantes séquelles le maître des lieux avait abandonné la plupart de ses activités, et de fait l’endroit ressemblait plus à un mausolée qu’à un atelier de créateur. Un étrange coffret en cuir de galuchat aimanta son regard, il s’ouvrit sans difficulté et révéla un épais cahier à la couverture ouvragée. Pierre s’assit dans le très confortable fauteuil design et se mit à feuilleter le journal d’Armand.

En date du mardi 17 mai 2022 soit deux mois avant son décès :

« J’en ai maintenant la certitude, j’ai été trompé, trahi, abandonné, par Delphine, cette femme qui a partagé ma vie pendant quinze ans. Je l’avais recueillie dans la difficulté où elle se trouvait, je l’ai aidée, choyée autant que je l’ai pu, même si jamais elle n’a remplacé le seul amour qui ait compté pour moi. Le détective me l’a certifié, elle n’est pas morte dans un accident mais a disparu volontairement pour échapper à la vie avec le vieillard que je suis devenu. J’ai été berné, humilié et volé également puisqu’elle est partie en emportant le précieux médaillon de Lauriane. Je suis fatigué de cette existence, je n’ai plus envie de me battre et sûrement pas contre cette femme devenue une inconnue pour moi. Puisse mon fils avoir ce courage que je n’ai plus !

Je regrette aujourd’hui ma froideur et la distance que j’ai maintenue avec Pierre. Le ressentiment, généré à la mort de sa mère et que j’avais alors reporté sur lui, il y a bien longtemps qu’il s’est évanoui, mais je n’ai jamais su revenir sur ces années et lui dire que je l’aime. Le comprendra-t-il un jour ? »

Les mains tremblantes de Pierre laissèrent échapper le précieux témoignage qui tomba sur la table en se refermant. Il n’avait pas rêvé, la femme à la une du magazine était bien une revenante. Aujourd’hui il acceptait en héritage l’amour dévoilé de son père et son combat pour la justice.

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