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«  Nessie, Daaarling, viens à côté de moi. So sweet, my dear…

– Encore lui, elle ne se lasse pas. Faut qu’elle arrête la poudre, la vieille. Ça volète trop haut pour elle et ça la prend chaque fois au manque d’attention. Chaque fois. Il va encore la foutre à la baille… »

Et plouf, une grand-mère dans le lac !

Ben oui, je ne peux pas m’empêcher. Je m’ennuie, c’est trop tentant. J’te l’ai flanquée à l’eau, la mamie. J’men fous et, en même temps, ça m’détend. J’esquisse un sourire ; c’est pas si mal. Et puis, ça permet à certains de croire en moi ; ça donne une preuve. Quoique… Elle se prend tellement de lignes, la poudreuse, qu’elle devient difficile à croire quand elle témoigne.

Bon, ça, c’était les deux dingues du château d’en haut. Chaque fois que je passe devant, madame Mère m’appelle et le jardinier s’énerve. Qu’est-ce que j’y peux, moi ? Un coup, ils disent que le monstre du Loch Ness n’existe pas, un coup ils veulent me papouiller. Sont jamais d’accord entre eux. Alors pour clore le débat, je viens faire des zibouibouis et puis, au bout de quelques minutes, je la balance à la flotte, ça fait diversion. Un chouïa divertissant. Même pour elle.

Je suis né ici, dans ce lac. Il est beau ce lac, froid l’hiver et chaud l’été. Entouré de magnifiques montagnes ; de bruyères ; avec des routes de campagnes qui serpentent tout autour. Des châteaux mystérieux et de la tourbe. Trois-quatre fantômes. Tout ce qu’il faut pour un bon film romantique ou un polar. C’est champêtre, joli et tout, mais je m’ennuie. Quand j’étais petit, j’en effrayais bien un ou deux, de ces vivants à deux pattes et à casquette, mais maintenant, ils font dans l’ésotérisme, alors ils me prennent pour un genre d’entité mystique et ils sont curieux.

La curiosité, c’est le pire. Le mec curieux n’a pas peur et donc, le mec curieux est pénible d’insistance absurde. J’ai envie de le noyer aussi sec, mais je me retiens. Et en général, il se traîne une jolie roulée qui porte caméra et micro en se dandinant derrière lui avec des yeux de poisson. Navrant. Alors il est là, il enquête, pas plus finaud que Sherlock, en regardant partout en détail, l’air inspiré. C’t’abruti. Et quand il pense avoir une piste, il me crève les tympans d’enthousiasme : « J’ai trouvé ! Gigi, viens-voir, j’ai la preuve ! »

Sauf qu’ils trouvent tous toujours pareil sans le savoir parce que l’office du tourisme de la ville d’à côté a bien tout mis en scène. Une empreinte un peu chiffonnée par ci ; une empreinte bien nette par là ; un poil de cul du directeur qui fait office de poil de Ma moustache sur la gauche (un peu vexant tout de même, zon pas les moyens de faire mieux) ; des écailles de serpent au sol ; deux-trois autres babioles aguichantes ici et là, le tout couronné de bruitages effrayants censés correspondre à mon « rugissement ». Et si le ciel est clément, il y a de temps en temps un petit orage qui assombrit l’atmosphère pour animer un peu tout ça. Et là, l’ésotérique chercheur trouve Sa vérité, tandis que sa régulière baille ou l’admire à haute voix, selon où ils en sont dans leur histoire commune.

Bon, ben tout ça, moi, ça me fait pas marrer parce que ça dure depuis des siècles. Ça me lasse de plus en plus. Les zigotos sont ma malédiction. Je ne fais plus peur à personne. Même pas de congénères avec qui causer, juste des otaries qui sont pas chez elle, et qui, en plus, se foutent de moi parce que j’ai pas le même look. J’ai plus rien que la vieille à basculer dans la flotte de temps en temps pour m’occuper. Triste sort.

Le cycle des saisons est toujours le même : nature et humains. Ça fait du bruit et ça se tait. Ça porte des couleurs et ça devient terne. Ça chauffe et ça refroidit. Le hamster dans sa roue, voyez le genre…

Voilà, les Darlings, ce que je peux vous raconter sur moi. C’est pas si facile d’être une légende. Un coup ça clignote, un coup ça s’éteint. Ni stable ni glorieux. J’ai bien pensé à changer de sexe pour être dans le move, mais comme de toute façon, mes apparitions sont courtes et rapides, ils ne remarqueraient rien. Alors je vivote.

Je bois un coup de temps en temps, quand j’arrive à leur chiper une bouteille de malt. Sinon, je vivote. Plus rien à dire ; dommage, non ? Plus rien à raconter. RAS, no more, sous le soleil écossais.

J’ai plus qu’à conclure : I’m a poor lonesome and handsome monster, searching for a true and happy life. Will be grateful for any proposal of funny employment. See you when I see you !

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