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Réflexions d’une marguerite

 

Je suis née en pleine montagne le long d’un chemin herbeux, juste ce qu’il faut à l’écart des promeneurs qui n’auraient pas manqué de me piétiner si ce talus ne m’avait accueillie. Oh du passage, il n’y en avait point top, toutefois, c’est si vite fait de se faire écraser par un pied irrespectueux, par une roue de vélo irresponsable. Tout autour de moi mes comparses semblaient absorbées par d’identiques réflexions au regard de ce qui se passait à une faible distance de là.

Alors que la fin de l’après midi approchait et que j’avais au mieux profité du soleil de cette journée du mois d’août finissant, rafraichie par un léger vent du nord, je commençais à détendre lentement mes pétales avant que le jour ne faiblisse. C’est à ce moment précis qu’une bonne femme vint m’admirer, ce qui me fait toujours peur lorsque cela se produit, car les conséquences risquent d’être des plus fâcheuses – et cette fois-ci cela n’a pas raté – la bonne femme s’est acharnée sur ma tige, maintenant ma racine de son pied équipée d’une grosse chaussure, énorme, jusqu’à ce que ma tige cède. J’en ressentis une sourde douleur tandis que la bonne femme se plaignait d’avoir eu mal à sa main. Pour un peu il faudrait s’abandonner au ramassage, le rendre plus aisé. Décidément, c’est à croire que c’est la faute de la victime si le crime est commis.

Eh voilà, je me suis retrouvée privée de mes approvisionnements favoris, ma tige me m’alimentait plus. Plus de nutriments, plus rien. Je décidais de façon drastique de m’économiser, de ralentir mon métabolisme. Pire, je me suis retrouvée plongée dans le noir d’un coffre de voiture. Je vivais un cauchemar. Au bout d’un long moment la bonne femme m’a saisie à nouveau et m’a disposée avec mes compagnes d’infortune, dans un vase. Quelle horreur, je me suis retrouvée posée – enfin le vase – sur une table au milieu d’un appartement, privée d’air, de soleil, mais pas d’eau. C’était déjà ça ! Néanmoins, qui peut seulement imaginer qu’une fleur se nourrisse uniquement d’eau ? La bonne femme le croyait en tout cas. La nuit vint. Enfin, comme ci, comme ça avec ces fichues lampes électriques qui s’allumaient puis s’éteignaient. Il y avait au fond de la pièce un appareil qui diffusait des images colorées qui bougeaient et que la bonne femme appelait télévision. Je me sentais tout étourdie, moi une fille de la nature. Finalement, ce fut enfin la nuit, la vraie nuit noire, sans étoile, sans lune, sans la rosée du matin que j’aimais plus que tout. Je me réveillais bien avant ces gens-là qui tardèrent à ouvrir les rideaux, après quoi je ne vis le soleil que de loin.

Régulièrement la bonne femme venait si près de moi qu’à plusieurs reprises je crus qu’elle venait me brouter. Par chance, elle n’en fit rien. Elle respirait fort et de temps à autre disait à son bonhomme « viens sentir, n’est-ce pas merveilleux ? Ne trouves-tu pas ce bouquet magnifique ? » le bonhomme émettait quelques grognements tout au plus et semblait s’en moquer éperdument.

J’en déduisis que pour nous les fleurs, les femmes représentaient le pire des dangers. Les jours qui suivirent se ressemblèrent. De temps en temps la bonne femme munie d’une paire de ciseaux raccourcissait ma queue sans se préoccuper de la douleur que je pouvais ressentir. Elle changeait l’eau du vase aussi, la remplaçait certes par une eau plus claire, mais toujours aussi javellisée.

Petit à petit, je perdais de mon éclat, je me sentais m’éteindre progressivement, ce qui se produisit après que la bonne femme eut dit à son bonhomme : « en sortant prends les fleurs dans le vase, elles sont trop moches pour que je les garde encore et jette-les sur le tas de compost ».

Ainsi en fut-il de la fin de vie d’une marguerite dont j’ai recueilli le témoignage et qui m’a chargé de vous en faire part pour que l’on cesse de martyriser les pauvres fleurs, ses congénères, victimes bien malgré elles de leur beauté. Elle demande qu’on les laisse vivre dans leur milieu naturel.

 

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