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Alistair était un homme solitaire. Non que cela fût un problème, il appréciait la quiétude de sa solitude. Mais il n’en demeurait pas moins anxieux. Tout au long de sa vie, Il s’était évertué à se créer un environnement contrôlé et sans surprise. Dans ce but, il avait pris soin d’accumuler quelques richesses pour se retrancher dans une grande maison, sur les hauteurs de la ville, entourée de hautes murailles. S’il l’avait pu, il se serait offert un château fort. Mais l’entretien de ces vieilles bâtisses est toujours source d’ennuis. Quand ce n’est pas la charpente qui s’effondre, c’est l’humidité qui remonte des douves et ronge les fondations. Il y a toujours un tas de complications imprévisibles. Alistair y avait donc vite renoncé et s’était rabattu sur un bâtiment neuf, de taille raisonnable – un petit 300 m²- au sein duquel il faisait entrer très peu de monde. Son mantra était : “le moins de vautours tourneront autour de toi, le moins de chacals tu croiseras”. Alistair était quelque peu misanthrope. Il avait toujours eu le sentiment que l’homme était une menace et que, s’il le laissait entrer dans sa vie, il finirait tôt ou tard par être poignardé dans le dos. Ainsi, il préparait lui-même ses repas et entretenait sa maison seul, dans la mesure du possible. Il avait réglé la question du jardinier en bétonnant entièrement sa propriété.

Il existait malgré tout quelques personnes dont il ne pouvait pas se passer : son comptable, son avocat, qui lui servaient de rempart avec le monde extérieur, et son médecin. Ce dernier lui était devenu indispensable. Les années passant, Alistair s’était rendu compte que, s’il y avait une chose qu’il ne pourrait jamais vraiment contrôler, c’était sa santé. Son corps, lui aussi, était susceptible de le trahir à tout moment. Au début, il se rassurait en suivant scrupuleusement toutes les recommandations de l’OMS : il ne fumait pas, ne buvait pas d’alcool, il faisait quotidiennement ses trente minutes d’activité, ne s’exposait jamais au soleil, mangeait cinq fruits et légumes par jour, aucun aliment transformé, une cuisson à la vapeur, il dormait exactement huit heures chaque nuit et avait retiré tous les produits susceptibles de contenir des perturbateurs endocriniens. Malheureusement, cela ne fut pas suffisant. Il y avait toujours une démangeaison, un picotement, une douleur, une rougeur ou, pire, une excroissance, pour venir titiller ses angoisses. Il prit donc l’habitude de passer toute une batterie d’examens deux fois par an, puis une fois par mois, et enfin chaque semaine. Au bout du compte, il demanda à son médecin de venir le visiter tous les matins. Mais ce n’était jamais assez. Alistair était arrivé à un point où la peur d’une mort imminente ne le quittait plus.

Finalement, son angoisse finit par céder la place à une certitude glaçante : son décès était proche. Le jour tant redouté était arrivé, son état était désespéré et son médecin ne pourrait plus rien y faire. Tout lui laissait croire que c’était imminent. Ainsi, un lundi, il convoqua son comptable et son avocat. “Messieurs, leur annonça-t-il, je dois vous dire que ma fin est venue. Je vais mourir dans la semaine. Mon enterrement aura lieu ce samedi. Je vous demande donc de mettre mes affaires en ordre et de m’aider à organiser mes dernières volontés. Je vous garantis un chèque substantiel pour vous remercier de vos services.” Les deux hommes se regardèrent avec stupeur mais ne posèrent pas de question. Ils étaient habitués au personnage, qui les payait fort bien. Ils s’attelèrent donc à la tâche et, la semaine écoulée, se rendirent au funérarium indiqué par leur employeur fantasque.

Alistair avait choisi un magnifique cercueil américain, en chêne massif, capitonné de soie, orné de charnières et de poignées dorées à l’or fin. Lorsque le service des pompes funèbres arriva à sa demeure, le cercueil avait déjà été scellé. Alistair savait se donner les moyens d’accomplir ses volontés. Il avait maîtrisé chaque étape de son enterrement. Il avait opté pour une courte cérémonie, invité ses rares employés, et choisi son corbillard avec soin. Tout était sous contrôle. Ce n’est que lorsque son cercueil fut recouvert de terre et que le son extérieur ne lui parvenait plus, qu’il comprit que son cerveau lui avait joué un tour. Ce dernier avait, d’autorité, organisé sa mort pour mettre fin à l’angoisse qui le terrassait depuis trop longtemps. Le désespoir envahit rapidement Alistair qui arrêta de crier inutilement. En même temps que l’air venait à lui manquer, une douce sérénité le gagnait. “Et bien, voilà, se dit-il, enfin le repos éternel…”

Au-dessus de lui, un avocat et un comptable contemplaient la plaque déposée sur sa tombe :

“Je préfère le désespoir à l’incertitude.”

Jean-Paul Sartre

– “Le Diable et le Bon Dieu!” dit l’avocat.
– “Je crois qu’il a choisi son camp…” dit le comptable, tout en énumérant mentalement les charges qui seraient prélevées sur son dernier salaire.

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