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Cri du cœur

J’ai souvent pleuré dans mon coin. Je sais bien que personne ne me comprend… moi, je crois plutôt que ça les arrange, les autres, de dire que je ne suis qu’un idiot. En fait, ils sont bien incapables de se mettre à ma place, alors c’est plus simple de me coller une étiquette. Je suis L’enquiquineur de service, et c’est réglé, n’en parlons plus. Beaucoup plus rapide que de prendre le temps de s’intéresser à moi, de se demander si ma question finalement n’avait pas un intérêt, si mon silence ne cachait pas une multitude de pensées bien plus riches que leurs premières évidences. S’ils savaient tout ce qui me passe par la tête ! Je donnerais n’importe quoi pour avoir des amis. Je m’accroche, parce que si je me cantonnais à ce que leur miroir me renvoie, je serais fichu depuis bien longtemps. Plus qu’à m’arrêter de vivre ! J’ai envie de les envoyer paître, mais je me retiens. Heureusement que j’ai ma bonne étoile, le Farfadet sur mon épaule… Lui, il m’est fidèle. C’est mon ange gardien. Quoi que je fasse, quoi que je dise, il me soutient. Même, il me donne des idées parfois.

L’autre jour, en classe, j’étais assis au fond, forcément. La place du cancre. Le cœur serré. Je les regardais tous, mes camarades, les yeux rivés sur le grand maître comme s’il était Dieu sur terre. Parole bénite. C’est comme si penser ne leur venait même pas à l’idée. « Je moutonne, tu moutonnes, il moutonne…  », on leur ferait dire n’importe quoi, sous prétexte d’instruction obligatoire ! Si moi je suis L’enquiquineur de tourner en rond, l’autre juste devant est le moutonnier de service – un vrai pro, avant même d’être un adulte. Et tout cela avec un naturel et un aplomb déconcertants. Tant de confiance en soi me sidère – pire, ces bulldozers de la nuance avancent aussi sûrement que je vacille de doute. Si tout ce que dit le maître a valeur d’évangile, alors ce qui circule dans les journaux, vous l’aurez compris… est à leurs yeux plus réel que la Tour Eiffel. En même temps, ils feraient bien d’y grimper, sur la Tour Eiffel, ça leur permettrait d’élargir leurs horizons.

Donc, ce jour-là, j’étais assis au fond, comme d’habitude. Leçon d’histoire. Le maître nous a demandé d’étudier un document sur la révolution. Et par-dessus le marché, il nous a proposé d’écrire, c’était beaucoup (moi, je frétillais en secret) : « Imaginez qu’un tel événement se produise aujourd’hui, et rédigez un article de journal à ce sujet ». La révolution… J’en croyais pas mes yeux, ni mes oreilles. Toutes ces mutineries, dire qu’on doit nos libertés à des ancêtres éclairés… ce mot a dû disparaître du dictionnaire. Ou être remplacé par Moutonnerie. C’est ça ! « Moutonneries généralisées : les écoliers en sommeil ». J’avais trouvé mon titre ! J’étais parti bien loin, emballé par mon sujet, quand le maître est arrivé, avec sa règle en bois. Tout le monde a senti qu’il se passait quelque chose, il était rouge pivoine, ça fumait par les oreilles, on aurait dit un dragon. Sans m’en apercevoir, j’avais hurlé mon titre – une déclaration, comme un cri du cœur. Il m’a tapé sur les doigts. J’ai serré les dents, j’ai rien dit. Pas une larme, pas un cri. Derrière, un petit garçon m’avait fait un clin d’œil. Il avait compris. J’allais avoir un ami, c’est tout ce qui comptait. Merci mon Farfadet.

[contraintes en gras + italique dans le texte]

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