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Récréation au musée

Le musée est un incroyable révélateur des comportements humains. C’est encore plus flagrant quand il s’agit d’œuvres abstraites.
L’évènement du mois, c’est l’œuvre immense du célèbre Ikochiga Nagazuri, prêtée au musée, arrivée par convoi spécial et sous bonne garde, pour le bonheur des amateurs d’art.

Lors de chaque exposition, on a toutes les chances d’observer, au milieu de la foule de visiteurs, les mêmes profils types, qu’ils soient féminins ou masculins. Deux d’entre eux sont particulièrement remarquables.

Immanquablement, on reconnaît l’homme éclairé. Il aime parader, un brin pédant. L’art est son domaine et il le fait savoir. Souvent accompagné, il dévoile, avec élégance, sa propre analyse de l’œuvre d’une voix suffisamment audible. Le visiteur non initié s’arrête et écoute avec attention son verbe sophistiqué et si incompréhensible qu’il suscite l’admiration tant il paraît savant.
L’homme commente :
La puissance galactique de cette œuvre m’entraîne dans les dédales cosmique de la pensée onirique.
Avez-vous noté avec quelle économie de couleurs l’artiste arrive à nous faire voyager au plus profond de notre être ? Uniquement les primaires ! Quel art sublime que celui qui permet de se poser la bonne question : être ou ne pas être. N’est-il pas ?
Après une pause, suivie d’un regard circulaire, il poursuit :
On sent le geste enragé et pugnace de Ikochiga Nagazuri, en conflit avec le monde, tandis que mentalement il harmonise les formes dans une organisation rationnelle pour se rassurer, une mathématique implacable qui contraste avec son désordre émotionnel. Ne trouvez-vous pas ?
Puis il s’éloigne, hautain, commenter, dans le même style alambiqué, un autre tableau et goûter le plaisir d’être entouré d’admirateurs.

On croise ensuite l’inconditionnel de la photo souvenir, le pro du clic, l’artiste du numérique.
Il va d’un tableau à l’autre, la tenue savamment débraillée-chic empruntée aux poètes maudits, l’œil collé sur l’objectif, son énorme sac en bandoulière. Il prend du recul, jette un regard noir devant celui qui voudrait, planté devant l’œuvre, faire obstacle à son art photographique qui ne peut souffrir d’aucun parasite. Appliqué, silencieux, il crée son propre chef-d’œuvre. Il ne voit le monde qu’à travers le prisme de ses lentilles sans lesquelles il se sent désemparé. Il fera admirer à ses amis ses précieux clichés en leur démontrant, détails techniques à l’appui, que ses compétences ont permis une sublimation de l’œuvre du peintre.

Lors de vos prochaines visites dans les musées ou les vernissages, n’oubliez pas, le spectacle est aussi dans les salles.

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