Dans un temps qui n’est pas si lointain, vivait dans un gros bourg provençal, un bonhomme de cordonnier qu’on appelait Justin. Il n’avait pas d’âge, il avait toujours été là. Tous le connaissaient et le respectaient, tant son ouvrage était bien fait, mais aussi pour une autre raison : il savait lire !
Or, à Le Tannos – puisque c’est le nom de notre petite ville -, à part l’instituteur et le maire – qui d’ailleurs ne faisaient qu’un, à eux deux -, à part le Marquis et l’Abbé – qui comme le premier ne pouvaient être vus qu’ensemble, et pour la même raison -, à part le curé et le libraire – qui, là encore… et pour encore la même raison -, et à part Justin – justement -, ceux des autres Tannosiens qui auraient pu décrypter les secrets bien cachés dans les livres, se gardaient bien de l’afficher.
Il faut bien comprendre qu’en Provence, on préfère chasser, ou siester, à la difficulté d’étudier. C’est d’ailleurs pour cela qu’on envoie à Paris nos garnements les moins méchants, comme cette histoire va le montrer. Les Tannosiens s’imaginent Paname un peu comme le bagne, seulement fait pour le travail. Ils n’ont pas la télé…
Justin, cependant, était lui-même entouré d’un halo de mystère qui, sans effrayer, n’en laissait pas moins matière à jaser. Oh, certes, Provençal, il l’était ! Qui aurait osé en douter !? Maître Di Pietri, car on l’appelait aussi “Maître” – vu l’effet de son art sur toute la contrée -, Maître Di Pietri était bien de Provence, C’est juste qu’on ne savait plus trop où il était né, mais dans ce temps pas si lointain, c’était bien anodin ; et pour ceux qui osèrent un jour en parler dans la salle du Café des Platanes – d’ailleurs eux-mêmes Provençaux mâtinés de Lyonnaiserie pour l’un et de Parisianisme pour l’autre -, le susnommé Pavarotti – qu’on surnommait aussi “Pava” quand il faisait le garde champêtre – que nous prenons ici pour le tenancier du café, avait su les faire taire : “Hé bien, je dis Moi, que moins on parle, et mieux on parle !”, leur avait-il lancé.
Pourtant, Pavarotti ne sachant lire, et, ni télé, comme on l’a dit, ni cinéma n’ayant jamais franchi les bornes de la commune, certaines langues de couleuvres (nous n’avons pas de vipères dans le Var, Dieu nous en garde…) firent courir le bruit que c’était du “Pagnol” qu’il avait fait là, le Pava ! Les potins en redoublèrent…: “Du Pagnol, vous rendez-vous compte, du Pagnol ! Mais qu’est-ce donc que ce Pagnol-là ? N’y aurait-il quelque ensorcellement  dans cette affaire de Pagnol ? Un philtre peut-être, glissé dans le rosé par une des bigotes du curé ? Ou par le curé lui-même !? Allez savoir…”
C’est qu’il faut dire qu’entre le curé et Justin avait commencé de se tisser, juste après la naissance de Firmin – ou plutôt son apparition sur le parvis de l’église -, une relation d’amitié qui, sans ces soupçons persistant insidieusement contre le cordonnier, aurait donné à penser qu’elle était d’origine divine. Les soupçons, hélas, pouvaient de leur côté donner à penser qu’elle était, peut-être… nous dirons : “moins divine qu’il n’y paraissait”, pour ne pas prononcer le nom de quelqu’un qu’il vaut mieux éviter de réveiller…
Nous avons nos prudences en Provence, et ne pas tenter le Diable en fait partie. Ce qui est certain, aux dires des couleuvres, c’est que le curé avait intérêt à défendre Di Pietri et que droguer les Forces de l’Ordre établi – autrement dit Pavarotti -, pour rétablir son crédit – ou était-ce “leur crédit” ? -, n’était pas l’hypothèse la plus absurde, et supporterait mal – l’Autorité étant ce qu’elle est, et les cent-vingt kilos de Pava y aidant -, d’être jamais à nouveau contredite. L’ancien Lyonnais et le feu Parisien ne s’y trompèrent d’ailleurs pas : ils se turent. Mais les couleuvres, elles, s’insinuaient…
Et c’est par les jours de grand Mistral qu’elles sévissaient le plus. Car le Mistral, à l’instar des serpents, le Mistral suggère, il siffle, il susurre et finit toujours par subjuguer ses proies ! Il parle. Il parle à l’oreille, à la vue, il claque les portes comme le font les fantômes, brise les carreaux comme le font les tempêtes et vous prend dans le dos comme le font les traîtres ! Le Mistral est un dieu, et c’est un bourreau. Nous les Provençaux, savons bien son fourreau.
Ces jours-là, les portes grinçaient, les fenêtres se coinçaient et même les tuiles hurlaient. Et ces grincements et ces coincements et ces hurlements ne disaient qu’une chose, et chacun l’entendait, la percevait et la comprenait à sa manière…
Et la chose disait “qu’en attendant les souliers d’un mort, l’on peut marcher longtemps pieds-nus” ; un peu comme pour dire : “ne convoite pas le bien d’autrui, il s’évanouira juste à l’instant où tu te l’approprieras”.
Tous les Tannosiens l’avaient compris. Aucun ne l’aura compris…
Il faut dire encore et pour avancer vers la fin, que cet orphelin que fut jamais ce pauvre Firmin, sur son parvis d’église déjà, était emmailloté de précieuses dentelles ; qu’un sac de cent Louis que garda bien pour lui le curé du village, motiva assez ce dernier pour convaincre Justin d’adopter le bâtard, à charge pour lui, de le protéger et lui donner passeport en paradis.
Cette histoire très simple et très claire – vous en conviendrez -, d’une grande banalité vous l’avez constaté, se complique un peu quand il s’agit des souliers du mort. Je vais vous expliquer…
Les souliers en question ont bien été fabriqués par Justin. Ou plutôt pour l’occurrence dirons-nous par Maître Di Pietri, qui habillait ainsi les pieds de tout le gratin, des environs jusqu’au lointain. Mais le mort, quant à lui, n’était pas encore mort à l’époque où s’écrivait l’histoire des souliers du mort. Ce qui fait qu’au final, on pourrait croire les souliers comme ceux du curé. Eh bien, ce serait trop simple… Notre histoire serait alors sans sel, sans difficulté ; sans saveur ?
Pour comprendre mieux à qui étaient les souliers, il nous faut remonter un peu…
Justin se vit donc confier l’enfant par le curé. Soit. Mais comme on l’a vu, Justin ne faisait pas choses à moitié. C’est ce qui fit sa renommée. Et comme on l’a vu aussi, Justin savait lire… Et bon dieu qu’il lisait ! De la Bible aux Versets sataniques en passant par Flaubert et Hugo et Balzac et Zola et les autres, se perdant même chez Céline, chez Lénine, se noyant dans les profondeurs d’Hemingway, se brûlant dans les enfers de Dante, renaissant de ses cendres dans le cours de l’Histoire avec Yourcenar, s’égarant à nouveau chez Beauvoir pour un soir, bondissant le lendemain dans les boudoirs de Dumas – c’est certain -, s’endormant en rêvant d’exotisme sur les pages de Lovecraft, Salinger ou Dickinson, découvrant sans prudence Mernissi, pêle-mêle il lisait, pêle-mêle lisait… tout !
L’esprit ainsi formé, le bonhomme se fit de la paternité une idée bien arrêtée : l’enfant devrait étudier. Il irait donc à Paris. Et Justin se saigna. L’enfant fut éduqué, à Paris, à l’Éna ! Il devint Proconsul, puis Consul, puis Empereur, peut-être même Président ! Un Monarque !! Un monarque enfin ! Un monarque encore… mais un monarque sans souliers, qui attendait les siens…
Quand le marquis mourut, il n’y avait plus rien,
qu’une paire de souliers à hériter.

0
L'auteur-trice aimerait avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x