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« Le temps… Ce concept si abstrait que personne ne s’accorde vraiment sur sa nature. Tantôt décrit comme une ligne droite à sens unique, tantôt vu comme un ruban. S’approprier la maîtrise du temps, c’est devenir le roi incontesté d’une des dimensions de l’univers. De Wells à Einstein, en passant par Möbius, les rares élus qui semblent avoir percé le secret font partie de l’élite.

Qui n’a jamais rêvé de repartir en arrière et avoir une chance de revivre le même évènement à l’identique, ou au contraire, de tout changer ? Qui ne s’est jamais demandé ce qu’il ferait d’un tel pouvoir, s’il s’en retrouvait brusquement doté ? Il serait tentant de vouloir bousculer l’ordre des choses, remonter le continuum espace-temps et modifier certains grands moments historiques. L’assassinat de J.F.K. La montée au pouvoir d’un certain moustachu. Aider à la prédiction de catastrophes naturelles. Les attentats du 11 septembre etc… Les exemples sont légion. Mais avant toute chose, il faut se demander si en modifiant le plus petit fragment de l’Histoire, la grande, on ne risque pas d’engendrer des répercussions pires encore que les points temporels que l’on voulait initialement remodeler. Sans parler de l’éthique.

Prendriez-vous la responsabilité de tuer un Hitler encore enfant, sachant ce qu’il va devenir ? Et si l’éliminer de notre temporalité faisait émerger un tyran pire que lui ? Y avez-vous songé… »

          Le documentaire était d’une lassitude mortellement mortelle et Carl ne se souvenait même plus pourquoi il l’avait lancé au départ. Probablement par ennui… Après avoir englouti son indigeste mais succulent repas, puis descendu son pack de six, il commençait à somnoler, la tête ballante au-dessus de son plateau télé retenu en équilibre sur ses cuisses par la proéminence de son ventre à bières. Son marcel un peu gras gardait les traces et les miettes du fabuleux sandwich qu’il avait avalé tout rond. Son short, remontant bien trop haut au-dessus des genoux, ne laissait que peu de secrets sur ses organes génitaux pratiquement visibles depuis la lune. Une partie de son corps pour qui il avait d’ailleurs une grande passion du grattage. En grand et bon vivant, le quinquagénaire ne s’encombrait plus des convenances. Mal rasé, mal coiffé – en même temps il était pratiquement chauve – mal payé… Un ouvrier des plus lambdas qui n’aspirait à rien d’autre que de vivre une vie paisible, tranquille et profiter de tout ce qu’elle avait à lui offrir.
          En se grattant une fois de plus l’extrémité pelvienne, Carl posa un regard sur la lumière orangée qui brillait sous sa peau au niveau du poignet. Un chiffre clignotait en permanence. « 01 ». Voilà ce qu’indiquait l’étrange dispositif qu’on lui avait implanté il y a plusieurs années, en prévision d’une catastrophe à venir. Il était investi d’une mission cruciale, il le savait. Il était possible, qu’un jour ou l’autre, il doive se servir de ce « cadeau » et repartir dans le temps, avertir les civilisations du passé de l’effondrement futur. Car oui, il était question de ça. Finalement, peut-être avait-il voulu se documenter un peu sur le sujet en allumant la télévision.
          Pourquoi lui ? On ne lui avait jamais réellement dit. Il ne savait pas pour quelle obscure raison il se retrouvait propulser au rôle de sauveur du temps. Il avait simplement accepté, bêtement, simplement, contre la coquette somme qu’on lui avait promise.
          Mais le voyage n’était pas sans risques… Ni sans règles bien précises. Et surtout, il ne pourrait jamais revenir à son époque, condamné à vivre – ou à revivre – celle vers laquelle on déciderait de l’envoyer en temps voulu. La précision chirurgicale dans le choix de la date était de mise. Tout se jouait à la seconde près et on lui communiquerait, quand ce serait nécessaire, à quel moment il était plus adapté qu’il reparte en arrière. Bref, le sort du monde, de l’espace et du temps reposait sur lui.
          Et puis… Tout se contrôlait par la pensée. Alors il fallait faire très attention à songer à… Ce foutu sandwich qui n’arrêtait pas de sans cesse revenir à l’esprit de ce pauvre et gentil Carl. Un sandwich comme il n’en avait jamais mangé de meilleur. Un pain dodu, moelleux, brioché et doré au beurre. Une viande de bœuf si juteuse et tendre que c’était digne du nectar des Dieux. Une sauce barbecue sucrée et épicée à souhait. Des pickles d’oignons et des petits piments jalapeños confits. Et pour finir… L’arme ultime, le summum de la gourmandise, son pécher mignon : des arachides grillées et concassées. Il en salivait de jouissance au souvenir de ce qu’il avait croqué plus tôt. Il en voulait encore. L’idée l’obsédait. Et dans un flash lumineux aveuglant… Il disparut !

          Dix minutes dans le passé…

« Le temps… Ce concept si abstrait que personne ne s’accorde vraiment sur sa nature. Tantôt décrit comme une ligne droite à sens unique, tantôt vu comme un ruban. S’approprier la maîtrise du temps, c’est devenir le roi incontesté d’une des dimensions de l’univers. De Wells à Einstein, en passant par Möbius, les rares élus qui semblent avoir percé le secret font partie de l’élite… »

 

          La voix qui sortait de la télévision balançait, à nouveau, le même documentaire incompréhensible pour un Carl plus jeune d’une poignée de minutes. Le même Carl qui, de ses yeux ébahis, les crocs plantés dans son savoureux sandwich, vit son double se matérialiser sur le canapé, à sa droite. La surprise se dissipa rapidement et il comprit ce qu’il venait de se passer. Le sandwich partagé restaura de plaisir deux Carl au comble du bonheur. Le chiffre disparut instantanément et simultanément du poignet des deux doppelgängers.
          L’avenir du monde s’était joué sur un malheureux sandwich…

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