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1.

 

« La destinée est cruelle : elle fait en sorte que les vieux revoient les bons moments de leur vie afin qu’ils regrettent de quitter ce monde. »

 

 

 

 

Henri avait mal au bras. Ses doigts semblaient vouloir se détacher de ses mains à force qu’elle tire dessus. Elle se faufilait en le tractant sans précaution, poussant même quelques personnes âgées, trop lentes à son goût.

Le quai était surchargé. C’était l’heure de pointe. Des centaines de gens enveloppés dans des écharpes colorées couraient au travail sans se rendre compte du ridicule de leur empressement. Le fait d’être à contre-courant de cette vague humaine rendait la progression difficile. Sa mère continuait à se frayer un chemin à grands coups de coude sans lui jeter le moindre regard.

De sa hauteur de petit garçon, il ne percevait qu’une forêt de jambes qui trottaient en tous sens. Il devait fixer le bas de la jupe sombre de Renée pour ne pas risquer de la perdre si elle venait à le lâcher.

Après une centaine de mètres, le flot s’éclaircit. La douleur était devenue intense, ses doigts viraient au bleu par le froid. Henri s’arrêta brusquement et supplia.

— Maman, marche moins vite, tu me fais mal à la main.

— Tu m’ennuies à pleurnicher tout le temps. Bouge-toi, ne reste pas planté comme une andouille. Nous allons être en retard par ta faute.

 

Renée était enveloppée dans un grand manteau gris dont le col remonté ne laissait guère apercevoir que le bout de son nez. Un bonnet de laine noire mettait en valeur les quelques cheveux blonds qui s’en échappaient, mais elle craignait que cet accoutrement ne permette pas à son frère de la distinguer.

À présent, ils étaient sortis de la gare. Renée cherchait à repérer une silhouette familière au milieu des badauds. Elle s’énervait déjà à ne pas le trouver. Henri, enfin libéré, se frottait les doigts pour tenter que le sang reprenne son cycle en la regardant tournoyer sur le trottoir comme une danseuse ivre.

Elle en était à son quatrième entrechat lorsqu’elle cria en agitant les bras :

— Ça y est, je le vois… voilà ton oncle !

Henri contempla l’homme qui s’avançait vers eux. Il était incapable de savoir qui il était. Comme il n’avait d’autre choix que de le connaitre, il supposa l’avoir croisé chez ses grands-parents. L’étranger était emmitouflé dans un cache-col, il ne pouvait l’assurer. En fait, il s’en moquait, son attention s’attardait sur la foule.

Ses mains, ainsi que la pointe de ses oreilles devenaient de plus en plus douloureuses et, en observant les gens, il venait de découvrir qu’il était le seul à ne porter ni gants ni bonnet.

 

L’oncle en question embrassa rapidement Renée, gratifia Henri d’un sourire insipide, puis repartit vers la rue.

Aussitôt, sa mère recommença à le tracter sans déférence jusqu’à une voiture rangée le long du trottoir.

Elle l’avait levé sans ménagement alors que le jour, lui, ne l’était pas. Il se sentait autant engourdi par le froid que la fatigue.

Ils montèrent dans une vieille Peugeot qui s’éloigna doucement de l’agitation. Le choc de la chaleur retrouvée calma ses claquements de dents, la tiédeur l’enveloppa. Avant le bout de l’avenue, Henri dormait paisiblement.

 

Erwan, c’était le nom bretonnant de l’oncle, coupa le contact et lui secoua le bras pour qu’il se réveille. Les paupières à demi closes, éblouis par le soleil blanc de ce début d’hiver, Henri se frotta les yeux et se redressa pour regarder autour de lui.

Il reconnut l’endroit. Cette découverte fit naître un sourire au coin de ses lèvres. Ils étaient chez la grand-mère, l’autre, celle qui vivait seule sur les hauteurs de Boulogne. Elle le gardait de temps en temps et Henri retirait de ces réminiscences une sensation d’extrême douceur.

Des anecdotes défilaient dans sa tête, comme un vieux film en noir et blanc parsemé de tendres images. Il se souvenait de cette grand-mère paternelle quand elle venait le chercher à la sortie de l’école.

 

Il faisait froid, ça devait être en hiver. Elle marchait lentement. Elle ne manquait jamais de lui payer un de ces cornets de marrons chauds que vendaient des marchands ambulants installés sur le bord des trottoirs.

Oui, il revoyait bien ces moments : les senteurs délicieuses des châtaignes grillées qui réchauffaient les mains à travers le sachet confectionné d’une feuille de journal. Ensuite, ils affrontaient tous deux une interminable route qui grimpait dure, jusqu’à un modeste appartement malodorant. La vieille dame galérait dans l’ascension vers le logement où patientait un chien poussiéreux. Elle montait cette pente comme on porte sa croix, sans jamais se plaindre.

Elle était très âgée, presque autant que la bête. L’ennui se percevait dans les gestes des deux comparses et dans leurs yeux fatigués. Néanmoins, ils mêlaient leurs effluves d’urines en conduisant des conversations. Elle lui racontait des histoires. L’animal lui montrait qu’il approuvait en la fixant et en remuant mollement la queue.

 

Le temps passait moins vite qu’ailleurs. Le chien regardait la grand-mère qui regardait la rue en soulevant le coin des rideaux sales des heures durant. Elle semblait guetter le retour de quelqu’un qui se sera perdu, le visage barré d’un sourire toujours triste.

C’était bien le même endroit, mais elle avait l’air absente.

 

Sans doute les gens meurent-ils aussi en été. On ne peut imaginer que les vieux choisissent leur saison. Dans le cas de la mamie, elle opta pour cette fin d’automne particulièrement rude. La journée était le symbole de ses dernières années d’existence : grise, froide et mélancolique.

 

Renée salua tout un tas de personnages. Tous lui firent part de leurs regrets de la savoir absente à la messe, de même qu’à l’inhumation. « À cause des horaires de train », justifiait-elle. Pourtant, à la réaction de sa mère, Henri crut déceler qu’elle était plutôt satisfaite d’avoir manqué la cérémonie. Il avait surpris une conversation téléphonique au cours de laquelle elle expliquait sur un ton désagréable qu’elle ne souhaitait pas « se taper tout le cirque. »  

Elle avait donc tout mis en œuvre pour arriver trop tard. Au moins, cela effaçait de sa liste un argument susceptible d’alimenter sa mauvaise humeur.

 

Elle demanda sèchement à Henri de se tenir tranquille. De sa bouche, cela signifiait qu’une paire de gifles s’abattrait à chaque écart. Alors, il resta assis sur le tabouret du piano droit pendant des heures. Il avait renoncé à l’idée d’appuyer sur les touches depuis que Renée lui avait claqué rudement le couvercle sur les mains, en lui lançant un regard noir.

Il trompait l’ennui en dévisageant les gens qui allaient et venaient dans la petite salle à manger pour engloutir des toasts de pâtés posés sur la table.

Il avait faim. Seule une grosse femme s’était inquiétée de sa condition lors d’un passage. La maigre tartine qu’elle lui avait proposée n’avait pas suffi à calmer son estomac. La dame aimable avait disparu. Depuis, les tranches de pain le narguaient en se tenant hors de portée.

 

Des messieurs dignes, raides dans leurs costumes sombres, conversaient d’argent, de placements ou de filles faciles. Tous parlaient bas et réprimaient des sourires, comme s’ils craignaient de réveiller quelqu’un.

Henri remarqua qu’aucune de ces personnes n’abordait le sujet de la grand-mère, pourtant au centre de la fête, s’il avait bien compris les raisons de cette réunion improvisée.

 

À plusieurs reprises, un homme aux yeux humides s’approcha de lui et posa sa main sur son épaule, sans prononcer un mot.

Il se dit que c’était peut-être son père. Si c’était bien lui, c’était la première fois que Henri le voyait aussi calme,

 

Renée, de son côté, avait trouvé refuge dans la cuisine et ne parvenait plus à masquer son impatience. Elle avait daigné montrer de la compassion pendant une heure, pourtant l’effort commençait à lui peser. Comme elle était experte en la matière, elle ne tarda pas à trouver un sujet de discorde. Elle rompit les murmures respectueux par des commentaires agacés.

 

De son perchoir, Henri discernait les éclats de voix de la furie. Sa mère expliquait à grand bruit qu’il était hors de question de récupérer le vieux chien puant. Puisqu’il était presque mort, autant l’aider à en finir, prétendait-elle.

L’enfant apercevait la pauvre bête. Il ne l’avait toujours vu qu’ainsi, affalé sur une couverture sale, sous la table de la cuisine. Sa posture laissait songer qu’il convoitait un autre monde depuis longtemps, c’est vrai.

Cependant, Henri s’étonnait. Depuis la rentrée, sa mère lui avait imposé de suivre le catéchisme les jeudis après-midi. Là, un curé très gentil avait expliqué que seul Dieu choisissait de donner ou reprendre la vie.

Cela dit, peut-être que Renée connaissait bien ce petit Jésus, au point qu’il lui déléguait le pouvoir de décider à sa place ?

 

Ce fut son premier enterrement.

Henri en déduit qu’il valait mieux que le défunt n’y assista pas. Les gens n’étaient pas très gais, parlaient peu et ne pensaient qu’à manger.

 

 

 

 

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