Ouvrir une porte, c’est faire confiance au destin, car l’on ne sait jamais ce que l’on peut trouver derrière et, moi qui, dans une autre vie, fus marin, je peux vous dire que j’y vois toujours une nouvelle aventure puisque, même dans une pièce vide, le nez saura se laisser surprendre par l’odeur, non pas de l’embrun, mais peut-être de la moisissure ou du café chaud, de la poussière, de la bougie au patchouli, d’une charogne en décomposition, pourquoi pas, d’un bouquet de mimosa ou d’une punaise écrasée, d’une tartine de pain grillée, de la litière humide, de la pomme cuite au four, ou bien d’autres surprises olfactives insoupçonnables ; l’œil, quant à lui, ne saura comment réagir dans l’obscurité totale ou, encore, il se sentira agressé par la lumière vive d’un rayon direct, ou bien sa pupille se dilatera, sans doute à la recherche une légère lueur peinant à trouver son chemin par l’interstice d’un volet fermé ou via la flamme vacillante de la cheminée, il frissonnera face au néon blafard qui clignote ou à l’ampoule qui claque – je frissonne moi-même à l’idée de l’ampoule qui claque au moment où le doigt appuie innocemment sur l’interrupteur – l’œil découvrira chaque pièce avec ravissement ou effroi, car derrière une porte fermée, tout est possible ; le pied avancera sûrement, sur un sol plat et dur, ou bien il glissera sur le carrelage humide, il buttera contre une pierre mal alignée, il se cassera contre une marche inopportune, il s’ouvrira sur un morceau de verre acéré ou, comble de l’horreur, il se rétractera de douleur sur un lego kamikaze, car, oui, combien de lego ont ainsi été abandonnés sur le chemin sinueux d’une moquette rose ou verte, et je parle de lego, mais vous pouvez imaginer tout aussi bien un Playmobil, un accessoire de poupée, ou une figurine de dinosaure, oh mon dieu oui, imaginez cette figurine fourbe se glissant sous votre pied, dans l’obscurité d’une chambre d’enfant, ce même enfant que vous chérissez du plus profond de votre cœur, et sur lequel vous veillez comme sur la première flamme, recueillie par les premiers hommes, parce que les enfants sont des flammes que nous avons créées sans trop savoir comment – on en a bien une petite idée, remarquez, mais cela tient du miracle tout de même, et c’est un travail harassant et douloureux que de les mettre au monde, sans doute préfère-t-on veiller sur cette flamme qu’en créer de nouvelles, d’une manière si hasardeuse, et puis on s’y est attaché à cette flamme, dira-t-on – et donc cet enfant sur lequel vous veillez et que vous visitez le soir, à la lueur d’une veilleuse, pour ajuster sa couverture, rapprocher le doudou qu’il saura ainsi retrouver dans un demi sommeil, caresser le front en soulevant la petite boucle qui lui tombe sur l’œil, ce même enfant a déposé – sciemment ou non, nous ne le saurons jamais – une figurine de stégosaure, fièrement dressée, sur le chemin de son lit, chemin sur lequel votre pied dénudé, prêt à retrouver la chaleur de votre propre lit, s’avance, inconscient du danger, jusqu’à ce qu’il s’abatte sur le Dino susnommé et fasse remonter, via le réseau de votre système nerveux ultra développé, l’information de cette rencontre douloureuse, qui vous arrache alors un cri sourd – sourd, car, rappelez-vous, vous veillez sur votre progéniture et vous souhaitez, plus que tout au monde, la garder endormie, au point de vous mordre la joue jusqu’au sang – un cri sourd et lugubre qui vous rappelle combien il est dangereux d’ouvrir une porte et, imaginant cela, vous conviendrez, je n’en doute pas, qu’il vaut mieux se garder d’être celui qui ouvre la porte, et vous comprendrez ainsi pourquoi je suis dans l’impossibilité, monsieur l’infirmier, de vous ouvrir celle de ma maison car, si vous entendez ma voix de manière si étouffée, c’est que vous me voyez, à l’instant, condamné à rester derrière la porte de mes toilettes, claquée par un malencontreux coup de vent.

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